mercredi 19 septembre 2012

Blut Aus Nord - Cosmosophy


Date de sortie : 21 septembre 2012 | Label : Debemur Morti Productions

Cosmosophy vient clore la trilogie amorcée avec Sect(s) (avril 2011) et poursuivie par The Desanctification (novembre 2011), trois albums qui devaient se suivre à sept mois d'intervalle si Vindsval n'avait senti la nécessité de retravailler le dernier. Une trilogie dont les deux premiers opus m'ont beaucoup, énormément, inlassablement accompagné plusieurs mois durant (et continuent d'ailleurs à le faire). Il en sera de même pour celui-ci. Pourtant, ce n'était pas gagné d'avance : j'ai toujours préféré le versant froid et désincarné de Blut Aus Nord, son côté abstrait et richement texturé, ses empilements de riffs carillonnants et morbides, son côté sec et sans fioritures à ses claviers envahissants. Et ici, de l'entame nue d'Epitome XV aux nappes symphoniques d'Epitome XVI, du refrain trop évident d'Epitome XVII au chant clair qui tapisse la plupart de ses morceaux, Cosmosophy montre indéniablement le visage de Blut Aus Nord que j'aime le moins et une multitude de choses me chiffonnent. Dès lors, l'adhésion est venue beaucoup moins vite que pour ses prédécesseurs. Sect(s) était froid, dissonant, pas simple et dur, The Desanctification bien plus chaud, accueillant et psychédélique. La même formule, le même groove malade et déliquescent mais avec des intentions bien différentes. Un message altéré de l'un à l'autre. Bien sûr, sur cet ultime chapitre, le groupe poursuit son paradigme : ne pas se répéter et ouvrir son black metal claustrophobe et singulier à tous les vents, bien qu'il ait emprunté ici et là, tout au long de cette trilogie, aux multiples opus de sa désormais riche discographie. Le curseur se déplace en permanence sur un segment borné d'un côté par l'indépassable et indispensable MoRT – soit le côté asphyxié, malsain et jusqu'au-boutiste de Blut Aus Nord – et de l'autre par les deux volets de Memoria Vetusta, en gros lorsque son black abandonne ses topoï pour injecter force nappes planantes (voire symphoniques hélas aussi, ce qui n'est pas exactement la même chose) dans sa mixture glauque. Cosmosophy se meut indéniablement aux côtés de ceux-ci (et de Memoria Vetusta deuxième du nom en particulier) quand Sect(s) préférait fricoter avec les eaux lourdes et noires de MoRT (ou celles de The Work Which Transforms God, ce qui revient plus ou moins au même), The Desanctification étant quant à lui quelque part entre les deux.

Il se tient aux côtés de ceux-ci sans être toutefois exactement identique. C'est qu'au final, le segment pourrait se faire triangle si l'on inclut le mini-épisode Thematic Emanation Of Archetypal Multiplicity au périmètre délimitant les eaux troubles dans lesquelles fraye la trilogie. Ainsi Cosmosophy montre des intonations dark ambient (le début d'Epitome XVI, la fin d'Epitome XVII) mais aussi industrielles et développe un clair-obscur assez inédit pour une entité jusqu'ici attirée majoritairement par le noir foncé. Pourtant, Epitome XIV qui débute le disque reprend le propos exactement là où son prédécesseur l'avait abandonné. Des riffs lourds en provenance directe de la nébuleuse où sévit Godflesh et ce côté hypnotique et pachydermique paradoxalement très aéré. Puis arrivent les voix. Qui, elles, n'ont plus rien à voir. Terminés les grondements sourds, le growl inaudible et arraché, monologue intrigant et chevillé à l'ossature des morceaux comme un instrument supplémentaire. ici, le chant devient clair. Surprenant au regard des deux opus précédents. Surprenant mais pas inintéressant car il faut bien avouer que tout cela fonctionne, d'autant plus que le titre retrouve les cassures et les lignes de fuite caractéristiques du son Blut Aus Nord, en particulier ces riffs bizarroïdes et altérés, distordus, comme voilés par une trop longue exposition au soleil ou à une quelconque lumière artificielle. Surprenante toujours l'introduction d'Epitome XV, tout à la fois industrielle et désincarnée, hantée par des chœurs lointains imitant le vent qui s'engouffre au travers des murs éventrés d'une ville fantôme et par un chant parlé déclamant on ne sait trop quoi avant de s'étrangler dans une langue incompréhensible (à moins qu'il ne s'agisse d'Allemand, ce qui revient au même me concernant). Puis sur sa moitié, les guitares, la grosse caisse, les percussions synthétiques (ou non) et les synthétiseurs font irruption d'un coup et l'on retrouve alors et encore une fois le groupe que l'on connaît. Bref, deux titres qui suffisent à définir la gageure de Cosmosophy : effacer les repères pour mieux se retrouver. Car le pendant à ce genre de construction du coq à l'âne, c'est de perdre l'auditeur qui attend quelque chose de précis. Et si l'on retrouve ici ce que l'on attend par intermittence on croise aussi beaucoup de choses que l'on n'envisageait pas concernant 777 à l'écoute des deux opus précédents. Bien sûr, c'était oublié tout ce qui fait l'intérêt de Vindsval et ses sbires : on a déjà entendu ça mais jamais de cette manière-là. Ainsi sur Cosmosophy, Blut Aus Nord donne l'impression d'avancer tout nu et le disque de nous permettre de comprendre tout ce qui fait la singularité de ce monstre sombre et abstrait : le catégoriser, c'est l'enfermer ou en tout cas, fortement le diminuer.

On parle ainsi de black mais au fond, on sait bien que l'entité mystérieuse a depuis longtemps largué les amarres pour explorer des voies qui n'appartiennent qu'à elle. Et puis, rien qu'à l'écoute des Epitome XV, XVI ou XVII, est-on bien sûr de pouvoir encore user du vocable black ? Après tout, cela n'a strictement aucune importance, ce dont on est sûr, c'est que l'on peut, sans coup férir, user de celui de Blut Aus Nord. Et alors même que l'adhésion tarde à venir, il est bien évident  que celle-ci finit par arriver. Qu'importe le refrain d'Epitome XVII, il est de toute façon noyé dans la masse, qu'importent les synthétiseurs bavards planqués un peu partout, le carillon morbide du groupe a tôt fait de les englober et Epitome XVIII, parfaitement hypnotique, presque transcendantal, achève de brouiller notre perception. On a tout oublié alors que les dernières notes résonnent autour de nous, complètement captifs des entrelacs et de la lumière blafarde charriés par ces morceaux aux frontières indiscernables et floues, il ne reste plus alors qu'à tout rembobiner et caler Cosmosophy sur ses premières mesures pour tenter d'en faire le tour ou tout du moins, de le cerner. À moins que l'on remonte à celles d'Epitome I car l'envie est forte d'appréhender la trilogie comme un tout et s'il est bien loin d'être obligatoire d'avoir écouté les deux premiers pour apprécier le dernier, l'enchaînement des trois montre à quel point Blut Aus Nord a frappé fort. Synthétisant en dix-huit morceaux tous ses visages, toutes ses expérimentations, 777, avec ce dernier volet, montre toute sa logique : obscur, clair-obscur puis clair tout court. Bien qu'il convienne là aussi de nuancer le propos : le clair de Vindsval sera toujours plus sombre que le nôtre. Quoi qu'il en soit, peut-être moins évident que Sect(s) et The Desanctification par ses côtés justement parfois trop évidents, Cosmosophy n'en demeure pas moins une belle réussite et clôt ainsi une trilogie parfaite et équilibrée qui donne à voir un groupe se lancer dans l'art subtil du mouvement immobile. Mouvement que Blut Aus Nord maîtrise parfaitement, cela va sans dire. Encore une fois parfaitement emballé par les soins des puristes fureteurs de Debemur Morti Productions, Cosmosophy maintient cet indispensable triptyque à des hauteurs insoupçonnées : le cosmos pour philosophie.

Il n'y a pas à dire, le titre est parfaitement trouvé.

leoluce

mardi 11 septembre 2012

Northumbria - s/t

Date de sortie : 2 juillet 2012 | Label : TQA Records

Des expérimentations croisées d'Aidan Baker et Leah Buckareff (Nadja) aux rêveries solaires et sans âge mâtinées de chœurs évanescents de lovesliescrushing à la croisée d'un drone éthéré et d'un shoegaze cotonneux (un extrait ici), en passant par le récent split Swarm With Swarms entre Ekca Liena et Talvihorros sur lequel on reviendra sûrement, c'est un bien bel été que l'on a passé en compagnie de TQA Records, label du Montréalais Eric Quach aka Thisquietarmy dont on peut désormais apprécier via Bandcamp, soit dit en passant, la joute avec les doomeux bordelais de Year Of No Light sortie au printemps en vinyle limité chez Destructure - et ces deux là étaient décidément faits pour se rencontrer, ne serait-ce que pour nous submerger de leurs vagues de reverbe abrasive.

Mais place sans plus tarder au plat de résistance, car la véritable claque cette fois est venue de la capitale de l'Ontorio et de ce premier LP de Northumbria, qui présente de prime abord pas mal de points communs avec les sus-nommés Nadja : un duo, basé à Toronto donc, qui joue du doom-ambient sans batteur dans un registre à la fois pesant et aérien sur des morceaux flirtant avec le quart d'heure, il n'en aurait pas fallu beaucoup plus au chroniqueur distrait pour coller au dos des ex Holoscene Jim Field (guitare) et Dorian Williamson (basse) l'une de ces étiquettes format XL qui différencient les pionniers des simples suiveurs.

Si ce n'est que dès Lux Luna avec ses distorsions massives sur lesquelles semblent planer la menace d'un avenir aux nuages lourds, on se dit que finalement - et comme quoi... - ça n'a rien à voir. Car là où où Nadja assène, se frayant un chemin dans le vif du sujet pour empoigner l'auditeur à bras le corps, Northumbria se contente d'esquisser, observateur des ténèbres en marche dont l'émotion palpable sur le bien-nommé Threnody est celle de témoins impuissants qui assisteraient à la fin d'un monde certes gangréné mais dont la beauté les frappent encore comme au premier jour. Émerveillement, mélancolie et conscience de l'insoutenable fragilité des choses se chevauchent ainsi sur Windhorse, dont les drones de cathédrale inondés de lumière à l'image de l'orgue monumental illustrant la cover panoramique (format caractéristique des sorties TQA) semblent prêts à se briser, frêle écheveau de verre croulant sous le poids de la fatalité.

C'est donc à Black Sea Of Trees d'ouvrir les hostilités, et même dans le déluge saturé des bourdons de guitares amplifiées et des basses grondantes, une certaine solennité préside à la dévastation, transcendant le chaos du canevas semi-improvisé de rafales électriques en une geste olympienne déployant ses bourrasques de toute éternité, effaçant des montagnes comme on soufflerait un château de sable desséché par le temps.


Puis le calme revient progressivement, toujours émaillé des quelques répliques paroxystiques de la majestueuse purge à laquelle on vient d'assister depuis le sanctuaire de nos hôtes canadiens, et le grand dessein laisse enfin entrevoir sa trame : celle d'un mal nécessaire pour faire renaître la sagesse et rendre à l'existence son caractère précieux, détruire... peut-être le fallait-il... mais pour mieux reconstruire alors, dans le quiétude des riffs réverbérés dont le blues scintillant semble descendre directement du ciel tel une main magnanime tendue à l'humanité.

Rabbit



Disponible en digital sur le Bandcamp de TQA, quelques copies CD de Northumbria cherchent encore preneur du côté du distributeur Experimedia... avis aux amateurs de soundscapes élégiaques et cinématiques.

lundi 3 septembre 2012

Papillons de la guerre - Waiting For Liia


Date de sortie : 22 août 2012 | Label : Someone Records

Papillons de la guerre, avec un avatar pareil - et même si cela sonne bien - l'individu planqué derrière ne peut être français. Effectivement, Kirill Makarov vient de Kiev. Gravitant autour de la scène électronique du coin, l'homme a été amené à collaborer avec r.roo autour d'un album, Winter People. C'est maintenant son premier essai personnel qui sort sur Someone Records, maison dudit Ruga Roo, de Sitreus Ramirez et de Ivan Gomzikov aka Astral & Shit, à qui l'on doit d'ailleurs l'excellent Subtile Corpus sorti plus tôt dans l'année. Si ce jeune netlabel se dédit largement à ce que l'ambient et l'IDM ont de plus sombre, l'individu Makarov insuffle sa part de rock convulsif à un paysage électronique déjà riche.

Electronique et post-rock n'ont pas attendu Waiting For Liia pour s'agréger. Malgré tout, l'alliage confectionné sort quelque peu des schémas usuels, élégiaques, parfois mielleux. Ce très court album condense le glitch et les saturations noisy en un même substrat, les confronte et les enjoint à se mettre sur la gueule. La teneur mélodique n'est pas en reste. Des breaks et des soubresauts émergent des séquences harmonieuses, fruits de piano et de guitare. Si le registre est à l'urgence et à l'électricité malsaine, Papillons de la guerre ne néglige pas les respirations, esquissant des introductions cristallines et douces qui amènent et décuplent les brouillards grisants qui leur succèdent. La courte durée de l'album, composé de six titres et de deux interludes, avive l'impérieuse tension qui y règne. Waiting For Liia semble fait d'un matériau froid, de neige et de vide. Un vide qui s'animerait sous l'impulsion brûlante de rage en combustion.

L'impression est immédiate, la production, remarquable, mais sans être inégal, l'objet n'exclue pas pour autant de légères imperfections. Les ficelles du premier titre ne font pas dans la discrétion : arpèges de piano, beat froissé et euh, arpèges de piano. Mais le traitement du sujet gagne très vite en matière. Une fois passée la mélodie flottante du premier interlude, Birdskull, le morceau éponyme pose ses fondements avec lenteur. Ténu, le piano ourle la rumeur des cordes, un break souple lie ensemble les éléments. Puis les drums s'échauffent, les riffs renversent et saccagent l'initiale délicatesse. On ne pourra dire qu'on ne les a pas sentis venir. Pièce centrale, Everything Could Be Ok maintient le voltage. La scission entre le post-rock et une certaine forme d'IDM n'est plus expressément signifiée. L'un ne succède pas à l'autre, la guitare dirige l'hypnose tandis que la rythmique creuse des brèches et impose à votre estomac un petit looping dans chaque anfractuosité. A nouveau, Death Is A First Condition Of Immortality débute sur des notes claires. Jusqu'ici tout va bien, mais ce serait sans compter les uppercuts saturés et les histoires forcément moribondes que déclame une voix masculine en russe. Le mur de son prend forme, le bordel noisy est à son comble. Un battement plus tard, on admet que ce qu'on écoute là tue tout, il n'y a pas à finasser. Le conclusif Light ne s'embarrasse plus de fioritures électroniques et suinte le psyché à grosses gouttes toxiques. On penserait même à The December Sound, c'est dire.

Avec Waiting For Liia, Papillons de la guerre propose quelque chose de sérieux. Brut et ciselé, l'album pourvoit des sentiments ambigus et de furieuses envies de s'y abandonner. On se surprend à y revenir et à y revenir encore. Disponible en donation libre chez Someone Records.

Manolito

mercredi 22 août 2012

Trollhead - On The Loose


Date de sortie : 20 juillet 2012 | Label : Bedroom Research

J+1. Me voilà embarqué depuis 24 heures dans cette navette de 3ème génération et déjà le champ gravitationnel de Trollhead agite mes senseurs, happant le vaisseau dans une frénésie cahotante. A mesure que j'enregistre ce premier rapport à destination du consortium Bedroom Research, l'atmosphère se fait de plus en plus opaque, à l'image de cette planète fuligineuse que j'ai vu grandir et se rapprocher dans mon hublot depuis des heures. Bientôt, ce qui ressemble à l'équivalent de nos pluies acides commence à s'abattre sur la coque, rongeant la peinture à vue d’œil. Je télécharge les dernières infos sur la topologie du vallon où je suis censé poser l'appareil. Atteindrai-je en un seul morceau la surface du monde mystérieux que ce groupement de recherche cybernétique en plein essor m'a chargé d'explorer ?


J+2. Au lendemain de l'atterrissage, la chaîne d'assemblage du véhicule tout-terrain s'affaire, sous les consignes vocales de l'autopilote. Drôle de vision que cette machinerie enchâssant des pièces de métal et serrant des boulons dans un train-train qui pourrait presque paraître rassurant si ce n'était cette plongée dans un inconnu sinistre comme la suie qui m'attend à l'extérieur, tout sauf accueillant malgré son atmosphère d'une composition semblable à la nôtre. Combien de chances y avait-il pour que cet air soit respirable ?... Mais trêve d'hésitation, à mon tour de m'adonner à la routine des préparatifs, je pars vraisemblablement pour plusieurs jours en direction des artefacts technologiques repérées par nos sondes Atomhead et Ronny Ragtroll. Entre excitation et appréhension, la sempiternelle question assaille de nouveau mon esprit gagné par la fatigue du voyage supraluminique : qu'est-il donc arrivé à ces engins depuis leurs dernières transmissions ?


J+3. Impossible d'y voir quoi que ce soit à plus de dix mètres entre deux décharges électrostatiques fendant l'atmosphère comme des flèches depuis le ciel constamment lourd, et pourtant c'est un vrai plaisir de conduire le Humvee bondissant de dunes en cratères, le moteur vrombissant pour escalader les reliefs rocailleux. Au bout d'un canyon rocheux, je dois m'arrêter brutalement pour laisser passer un troupeau d'étranges quadrupèdes aux vagues allures de bovidés, cavalant à l'aveugle en se heurtant les uns les autres et pour cause, aucun signe d'un quelconque organe de vision sous leurs cornes difformes et proéminentes. Une pensée m'étreint au regard de leur masse musculaire comparable à celle d'un éléphant : que peuvent bien avaler de telles créatures dans ce désert de pierre et de poussière ? La réponse m'est bientôt dévoilée en poursuivant mon périple : à défaut de végétation digne de ce nom, les rares espèces peuplant ces contrées inhospitalières ont pour la plupart adopté un régime cannibale...


J+4. Signalées par mes radars depuis la veille, j'observe enfin de visu les gigantesques infrastructures en contrebas du promontoire rocheux où j'ai caché le Humvee accidenté sous une toile de jute, et elles n'ont rien d'abandonnées. Les professeurs Deschuyteneer et Robbe ne s'étaient pas trompés sur la teneur des images rapportées par nos modules d'exploration disparus, et impossible pour moi désormais de repartir pour leur transmettre cet enregistrement crucial. C'est tout juste si les jumelles à rayons X me permettent de percer le voile de ténèbres qui obscurcit ce monde de jour comme de nuit, mais les mouvements de troupes qui s'offrent à mon regard sont sans équivoque. Des dizaines, peut-être même des centaines de milliers de créatures humanoïdes aux corps décharnés et aux orbites vides se prêtant aux exercices martiaux d'un entraînement guerrier dans une synergie bien trop parfaite pour être honnête, leurs armes aux lignes organiques crachant des lasers à intervalles réguliers sur autant de cibles mouvantes. En m'approchant à flanc de coteau, je constate avec horreur que ce camp militaire aux architectures métalliques est loin d'être unique en son genre, premier maillon d'une chaîne monumentale de bâtiments bien alignés en rangs d'oignons. Pire encore, la vision d'un écran holographique surplombant ce qui semble être l'un de leurs halls d'état-major m'informe sans aucun doute possible sur la nature de leur cible : une petite planète bleue riche en ressources que je m'inquiète désormais de ne plus jamais revoir.


J+5. Je ne suis toujours pas en mesure de réaliser la chance qui m'a permis d'arriver entier jusqu'ici, passager clandestin d'un des milliers de vaisseaux-mères aliens en route pour une terre promise qui s'avère par un cruel coup du destin être celle d'où je viens. Caché derrière les grilles d'une conduite d'aération, j'observe ces bipèdes effilés aux oreilles de renard, hauts d'environ 2m50, connecter leur système nerveux aux flux électriques de leurs exosquelettes motorisés, signe que le voyage touche à sa fin. D'un système solaire à un autre, quelques heures auront suffi à sceller le destin d'une civilisation millénaire. A moins que je ne parvienne à saper leur effet de surprise, puisque la destruction de masse ne semble pas faire partie des plans de cette titanesque fourmilière en migration ? Mais même alors, que pourrons-nous face à une technologie dont on ne trouve l'équivalent sur Terre que dans les romans ou au cinéma ?


J+6. Je les suis à distance à la lumière de la Lune depuis déjà une heure. Par chance, un atterrissage en terrain forestier ne leur a pas facilité la tâche, mais l'éloignement de toute civilisation ne me permet pas davantage de prévenir qui que ce soit. Les envahisseurs et leurs machines de guerre font leur possible pour avancer en silence, mais les inégalités du terrain rend leur déplacement malaisé et pour le moins hésitant. Je ne sais pas si vous recevez ces rapports émis directement par ondes distantes à l'aide de ma radio de terrain, mais nous n'avons plus beaucoup de temps pour les arrêter. Il faudrait... attendez... un groupe de créatures armées vient de bifurquer dans ma direction... des ordres crépitent dans leurs radios... je suis repéré ! Fin de transmission, dites à ma femme et à mon fils que je... krztzkz.


J+7. Ils ont pris le contrôle de mon esprit, je suis l'un des leurs désormais... et pourtant... si mes actions sont sous l'emprise d'une volonté unique contre laquelle il m'est impossible de lutter, je suis toujours libre de mes pensées, tout en partageant leurs pulsions aveugles de pillage et d'épuration. J'ai également découvert que je pouvais communiquer par vibrations mentales avec tout réseau à ma portée, d'où cette ultime tentative de contact, certainement vouée à l'échec. Le jour est en train de se lever et... quelle est cette étrange sensation ? Alors qu'aux premières lueurs de l'aube se dévoile finalement la végétation à terrain découvert, c'est comme si le foisonnement de couleurs  et de vie de la campagne environnante m'apparaissait pour la première fois. Comme si je ressentais ce que ressentent au même instant ces créatures de désolation en découvrant ce qui s'apparente à leurs yeux à un paradis tel qu'ils n'en ont jamais connu. Dans cette clarté pastel, je sens ces instincts de mort partagés avec mes nouveaux congénères s'estomper au profit d'une étrange sérénité et même... d'une conscience insoupçonnée de la valeur de l'existence ? Serait-il donc possible de s'entendre et de cohabiter ?...


mercredi 8 août 2012

Paskine - UNTTLD


Date de sortie : 1er août 2012 | Label : Abstrakt Reflections 

Un album, et Max Paskine semble rejoindre la tribu des petits français de l'électronique tortueuse exerçant une certaine fascination outre-Atlantique. Révélé brusquement par la sortie de son premier long format, UNTTLD, Paskine s'est pour cela acoquiné avec le netlabel désormais bien installé de l'Argentin Pablo Benjamin : Abstrakt Reflections. Hébergeant des musiciens tels que LPF12, Miktek ou le très regretté In A Mindset, on doit à cette structure la révélation de pointures telles que VNDL, dont le Gahrena: Paysages Électriques vit le jour sur Hymen Records, ou de r.roo, que l'on ne présente plus mais dont on vous reparlera nécessairement sous peu, l'Ukrainien étant à quelques jours de sortir Mgnovenie sur Tympanik Audio. Le détour étant mérité, revenons-en au principal intéressé. Paskine est Marseillais, âgé de moins de 25 ans, et après deux EPs lâche un premier essai gorgé de promesses.

Commençons par excuser ce jeu d'escamotage des voyelles auquel se livre le titre de cet objet. Constat tout à fait personnel que de développer des réactions proches de l'urticaire face à ces consonnes glorifiées réveillant le spectre d'entités aussi peu amènes qu'un SBTRKT ou de lointains MSTRKRFT. Sur ces considérations doucement futiles, précisons que la musique de Paskine ne souffre en rien d'aussi malheureuses comparaisons. Elle est sobre et absorbante, palpable et évocatrice. Cet album cadre parfaitement avec l'esprit d'Abstrakt Reflections, laissant à penser que le label touche progressivement à une ligne identitaire solide. L'IDM ici n'est souvent que suggérée, et ses limbes charbonneuses se parent d'une dimension spacieuse, profonde, presque terrestre. 

Il n'est pas de hasard si le musicien cite Piano Phase de Steve Reich et les oeuvres de chez Raster-noton comme influences. L'album prend comme source les notions de répétition et d'erreur. La structure se pose, s'élève, sévèrement régie, puis c'est le jeu de la déficience et l'entrée en scène du glitch. Comme un paysage lisse qui graduellement s'altèrerait, les pièces de Paskine se modifient au fil des grains de sable qu'il se plait à infiltrer dans ses rouages. Mais la métaphore organique ne s'arrête pas là. UNTTLD prêche l'hégémonie des textures et le travail autour de la consistance sonore est porté aux nues. Vaporeuses, les drums semblent douées d'une grâce propre, les boucles adoptent un grain changeant et lorsque interviennent des cordes, celles-ci sonnent comme des ondes. Chez Paskine, les échos se font fluides et il pleut des aiguilles très douces.

Au commencement, un loop entêtant et enjôleur suggère une future montée en puissance. Qanoun Debut et ses lames de fond brouillées et rampantes représente pourtant le morceau le plus rythmé du disque. Les méandres prennent ensuite de l'amplitude, et si l'oreille sautille sur Octo, Struct l'égare au creux d'un labyrinthe de scintillements. Un premier choc survient avec Thns, la logique répétitive resserre son étreinte, laissant une ligne de synthé étrangement mate vous tisser méthodiquement un canevas de brouillard dans le cerveau. Se succèdent alors les Ambient Phase I, II et III, soit le coeur de l'album. Les trois morceaux dépeignent une sorte de houle magnétique, qui lentement dévoilerait ses nuances, tandis que l'axe moteur ne cesserait de vibrer. La sublime troisième résonne comme un bijou de mécanique dont les cliquètements matérialiseraient la mélodie. Mais le vrai sommet du disque repose sur Qanoun Time. Que dire de cette tuerie faite de vibrations en forme de poupées russes et de son divin crescendo (je me comprends). Je ne m'étendrai davantage, c'est sur l'ondée délicate de Pulse que cette beauté d'album s'éteint alors.

En analogie avec son artwork – superbe et génial – UNTTLD représente un très bel exercice de style. En téléchargement libre sur le site du label, il ne mériterait d'être ignoré.

Manolito

lundi 6 août 2012

Badun - s​.​o​.​t​.​s


Date de sortie : 31 juillet 2012 | Label : Schematic

N'en déplaise aux blasés adeptes des écuries bien installées dont la ligne éditoriale trop marquée finit forcément par se mordre la queue tôt ou tard, l'IDM ne se porte pas plus mal cette année que les dix précédentes. Mais à condition bien sûr d'aller fureter du côté de ces structures à échelle humaine dont la passion demeure le moteur premier, quels que soient leurs contingences budgétaires, leurs partis-pris esthétiques et les formats qui en découlent. Ainsi, comme pour Xtraplex ou Bedroom Research, on aura sans doute maintes occasions de vous reparler de Schematic, label des géniaux Phoenecia actif depuis plus de 15 ans tout de même mais particulièrement prolifique en ce cru 2012 avec pas moins d'une sortie par mois jusqu'ici (et non des moindres, comme en témoigne par ailleurs ce saisissant ovni). Quant à savoir si aucune de ces occasions sera aussi pertinente que la parution de ce troisième opus de Badun, c'est une autre paire de manches.

Car depuis leur éponyme de 2007 édité à l'époque par Permanent & Rump et désormais en libre écoute sur la page Bandcamp du duo, les Danois Oliver Duckert et Aske Krammer n'ont eu de cesse à l'instar de leurs nouveaux patrons de label de creuser le sillon d'une IDM libérée de toute contrainte structurelle, phagocytant jazz, acid house et plus récemment ambient cinématique pour nourrir leurs abstractions mouvantes faites de nappes fugaces, de gitchs organiques et de beats instables au groove feutré, un temps lumineuses voire rêveuses sur le bien-nommé - et largement improvisé - Last Night Sleep mais désormais nettement plus angoissantes.

Disponible en vinyle et digital depuis fin juillet, s​.​o​.​t​.​s ne déroge pas à la règle, mais si des comparaisons avec les travaux les plus radicaux d'Autechre ou encore le cultissime Brownout des sus-nommés Phoenecia viennent immédiatement à l'esprit, les basses rondes, vocalises éthérées et autres discrets arrangements acoustiques de l'éponyme ayant définitivement disparu au profit d'un foisonnement analogique aux pulsations de plus en plus déliquescentes, tenter de réduire la démarche singulière de Badun à une somme d'influences aussi séminales fussent-elles relèverait de l'outrage pur et simple.

Le duo n'a en effet rien à envier à ses pairs et pères en terme d'abîmes créatifs, et d'autant moins depuis que la légèreté jazzy des débuts a laissé place à une inspiration autrement froide et malaisante. Si les grouillements cosmiques de Kætø et leurs averses de pulsations à air comprimé pourraient donner l'illusion en ouverture d'album de céder à l'appel de l'Espace et de ses mystères sidéraux, synonymes de romantisme pour les nerds du monde entier, New Holme Ejj90 remet vite les pendules à l'heure en plombant tout espoir au gré de ses 8 minutes de drill'n'bass hantée. La fascination exercée par ce s​.​o​.​t​.​s sera certes bien celle de l'Inconnu, mais en mode accident sanglant sur un bord d'autoroute ou fourmillement d'insectes coprophages sur un cadavre de chevreuil en décomposition.

C'est en tout cas le genre de visions qu'induit Fradig James avec son inquiétante prolifération downtempo de beats vénéneux et de field recordings malmenés qui se font plus déstructurés encore sur Six Months Later In A Bash, à peu près le temps qu'ont dû passer les vers à putréfier l'animal en question. S'ensuit un intermède glacial ambient, rampe d'accès abrasive autant que cristalline vers une seconde partie d'album aux évocations plus insidieuses qui s'ouvre sur le glitch acide et anxiogène d'I Can Not Remember My Funk School, épopée rétro-futuriste crachant ses clicks & cuts tachycardiques faits de bric et de broc comme autant de postillons cybernétiques.

Déroulant enfin au gré des breakbeats cotonneux et des programmations fugitives de Glry Studio, l'album n'a toutefois pas encore dévoilé son plus troublant joyau : Rebef Boj et ses 7 minutes de battements fiévreux et d'arpèges désincarnés, acide encore, déstructuré toujours mais surtout plus spectral que jamais. Insaisissable, à l'image de la forme primitive qui orne la pochette, et de l'énigmatique acronyme qui sert d'intitulé à ce disque aussi ténébreux qu'insondable, chef-d'œuvre transcendant et captivant d'un bout à l'autre que les amateurs éclairés dont vous faites assurément partie ne voudront manquer sous aucun prétexte.

Rabbit