jeudi 31 octobre 2013

2013 au tamis : Jacob - The Ominous


Date de sortie : 23 mars 2013 | Label : Utech

Le temps, pire ennemi du chroniqueur qui oblige à laisser dans l'ombre des dizaines de grands disques dont l'aura continue pourtant d'irriguer nos synapses à l'approche des bilans. Dans un format plus concis que celui des chroniques habituelles du blog, cette série de rattrapages reviendra ainsi régulièrement sur ces laissés-pour-compte qu'un certain recul nous permet désormais de commenter sereinement.

Enfin sereinement c'est vite dit, pas grand chose de serein sous le soleil noir de Séville d'où nous viennent David Cordero (Úrsula) et Marco Serrato (Orthodox), maîtres d’œuvre de ce cauchemar éveillé qui aurait fait merveille en bande-son des films d'épouvante malveillants de Jaume Balagueró. Le cinéma d'horreur d'ailleurs, de préférence avec un soupçon d'anticipation, nos deux gaillards connaissent et ça s'entend dans la progression narrative de cette BO cauchemardée aux atmosphères livides et enfumées, brouillard vicié que viennent lézarder drones sci-fi, idiophones ballotés par les vents mauvais, orages crépitants, crissements démoniques et contrebasse darkjazz dégénérée.

Oubliez les citrouilles, la fête c'est pas vraiment le genre de la maison Utech et quand il s'agit d'au-delà les deux Espagnols partagent avec le label des RM74, Pan Gu et autres Burning Tree une fascination qui ne soufre aucune ironie. Un magnétisme qui fait justement tout le prix de The Ominous, astre d'antimatière que l'on ne peut s'empêcher de fixer alors même que ses radiations nous consument l'âme à petit feu pour mieux la jeter en pâture aux tortionnaires d'un purgatoire déliquescent (cf. The Whore et ses cris de damnés dont l'écho n'en finit plus de nous hanter).
Rabbit

mercredi 30 octobre 2013

2013 au tamis : Stitched Vision - Headland

 

Date de sortie : 21 septembre 2013 | Label : BLWBCK

Le temps, pire ennemi du chroniqueur qui oblige à laisser dans l'ombre des dizaines de grands disques dont l'aura continue pourtant d'irriguer nos synapses à l'approche des bilans. Dans un format plus concis que celui des chroniques habituelles du blog, cette série de rattrapages reviendra ainsi régulièrement sur ces laissés-pour-compte qu'un certain recul nous permet désormais de commenter sereinement.

Certes, à peine plus d'un mois nous sépare de la sortie du disque qui retient tout notre attention aujourd'hui, mais dieu sait qu'en un mois il s'en passe de belles du côté des musiques expérimentales et en particulier du drone dont l'actualité nous gâte tout particulièrement cet automne, de Noveller à Chris Weeks en passant par EUS, Olan Mill, Cezary Gapik ou Thisquietarmy... sans même parler de Tim Hecker, cet arbre colossal qui cache trop souvent la forêt et dont Heartland est justement taillé pour nous faire oublier la semi-déception de l'emphatique Virgins. C'est dire s'il eut été dommage que toutes les conditions soient réunies pour tenir éloigné de nos lecteurs cassettes ce deuxième LP du méconnu Jason Campbell, à l'image des précédentes sorties de l'Australien quasi impossibles à écouter en ligne à l'exception notable de l'EP Open Palms offert au téléchargement - et pour cause, cette première sortie extérieure à son propre label Eternal Solitude sera également la dernière du projet.

Heureusement, c'était sans compter sur Romain Barbot, patron et tête chercheuse de l'écurie BLWBCK à l'honneur dans nos pages il y a quelques mois pour l'imposant Orbs & Channels de son projet Saåad, paru quant à lui chez Hands In The Dark. Désormais au bénéfice d'une très belle réputation dans les sphères expérimentales, le label toulousain ne manque pas une occasion d'en user pour offrir un coup de projecteur bien mérité à ces visionnaires de l'ombre de l'ambient DIY confrontés à l'indifférence de leurs contemporains. Depuis cet Open Palms qui mêlait déjà fort brillamment il y a trois ans crescendos abrasifs de drones à couper au couteau, pulsations vintage des arpeggiators (dont les polyphonies irradient ici le fascinant Crossing Over) et nappes de synthés oniriques aux mélodies en clair-obscur dans une sorte de trance cosmique à la croisée d'un Konntinent et du sus-nommé Tim Hecker, peu de changement chez l'Australien si ce n'est l'ambition dont font preuve les 5 instrumentaux de cet Heartland, volutes analogiques irisant le néant de la ionosphère dans un entre-deux de lyrisme épuré et de contemplation typique des plus belles heures de la kosmische musik. De quoi nous faire regretter cette fin prématurée en espérant tout de même que le bonhomme revienne un jour ou l'autre sur le devant de la scène drone avec un peu plus de succès.

A télécharger librement et plus si affinité puisqu'il reste encore une poignée d'exemplaires de l'objet, au demeurant superbe, à s'arracher ici.

Rabbit

samedi 26 octobre 2013

2013 au tamis : Mikrokolektyw - Absent Minded


Date de sortie : 26 février 2013 | Label : Delmark

Le temps, pire ennemi du chroniqueur qui oblige à laisser dans l'ombre des dizaines de grands disques dont l'aura continue pourtant d'irriguer nos synapses à l'approche des bilans. Dans un format plus concis que celui des chroniques habituelles du blog, cette série de rattrapages reviendra ainsi régulièrement sur ces laissés-pour-compte qu'un certain recul nous permet désormais de commenter sereinement.

Garant depuis 60 ans de l'excellence de cette scène jazz de Chicago dont l'influence sur les aventuriers de tout poil n'a cessé de grandir au fil des décennies pour aboutir au post-rock libertaire et mutant de Tortoise, Delmark a su conserver jusqu'à aujourd'hui un équilibre idéal entre tradition et affranchissement, du blues à l'improvisation en passant par le jazz ethnique, les performances baroques du Art Ensemble Of Chicago ou les déambulations cosmiques de Sun Ra. En bref, Delmark, plus vieux label indé d'outre-Atlantique, c'est trop free pour les puristes et trop typé pour les férus d'expérimentation contemporaine, du moins en apparence et ce sont justement ces faux-semblants que Mikrokolektyw, après les fabuleux disques du Jeff Parker Trio (vous savez, Jeff Parker, le guitariste de... Tortoise) et Rob Mazurek Pulsar Quartet l'an passé tente comme bien d'autres avant lui de faire voler en éclats sur ce disque gargantuesque et néanmoins porté sur la microscopie.

Premier groupe d'avant-garde jazz européen signé par le label dans son histoire à la sortie de Revisit il y a trois ans de ça, le duo polonais livre en effet ici l'album parfait pour ouvrir l'horizon des amateurs d'électro-acoustique déjà ralliés de fil en aiguille à l'ambient-jazz de Dictaphone ou du label Rune Grammofon. Flirtant avec l'acousmatique vintage des pionniers 70s, une certaine inspiration tribale (Crazy Idea Of Jakub S., Little Warrior) mais surtout les saillies climatiques cacochymes et déstructurées des formations cultes du sus-nommé Rob Mazurek, en particulier le Chicago Underground Duo (qui n'a jamais sorti de disque chez Delmark contrairement à ses incarnation Trio ou Orchestra mais peu importe), Absent Minded est de ces disques pour lesquels les conventions ne sont rien d'autre qu'un substrat malléable à l'envie, errant d'impros hallucinées (Dream About Mind Master, Superconductor) en grooves hypnotiques (Sonar Toy, Trouble Spot) et autres échappées rythmiques (Thistle Soup, Fossil Stairway) où la trompette d'Artur Majewski semble vagabonder sans but, dépossédée de sa mémoire par les cascades perchées des fûts de Kuba Suchar.

Rabbit

vendredi 25 octobre 2013

Chaos Echoes - Duo Experience / Spectral Affinities


 Date de sortie : 28 septembre 2013 | Autoproduction

On avait déjà évoqué Chaos Echoes dans ces pages à la faveur de leur premier EP/LP (difficile de savoir s'il s'agit de l'un ou l'autre), le formidable Tone Of Things To Come. Un amalgame death/black complètement noir et très expérimental dans sa façon de faire valser les stéréotypes et d’adjoindre à son squelette heavy une multitude d’accents venus d’ailleurs. On sentait bien, à son écoute, que l’on tenait-là un groupe singulier, à part, extrêmement technique mais utilisant cette dernière à des fins toutes personnelles et donc jamais démonstratives. À ce moment-là, Chaos Echoes, c’était quatre membres, deux frères et deux amis. Aujourd’hui, pour cet enregistrement, le groupe est à moitié amputé et ne garde que les deux frères Uibo. Respectivement (et pour faire court étant donné qu'ils ne se cantonnent pas qu'à leur instrument) guitariste (Kalevi) et batteur (Ilmar), d’où le Duo du titre. Dans un registre bien éloigné du black/death de Tone Of Thing To Come. Ça, c’est pour l'Experience. Et le résultat est tout aussi phénoménal que leur EP inaugural. Spectral Affinities est un travail préparatoire aux performances données au Kill-Town Deathfest à Copenhague en 2012. Et il ne s’agit que d’une démo. Ce qui démontre le niveau car beaucoup seraient près à se damner pour sonner comme cela. Cinq titres, de trois à dix minutes, pas de voix, que des instruments, de l’improvisation mais pas que. Introspectif – un rythme général à peine plus élevé que l’immobilité – des larsens, une batterie flexible et carrée, des cymbales qui entaillent profondément l’espace, des drones inquiets et des grondements sourds. De l’abstrait mais que l’on s’approprie sans peine. Le disque capture dès les premières secondes et ne relâche son étreinte qu’à la toute fin. Bref, en d’autres termes, une belle claque.

D’autant plus belle qu’on ne s’y attendait pas. Enfin, un peu quand même au regard des performances solitaires de Kalevi Uibo même si ce Duo Experience/Spectral Affinities représente encore une facette différente de son talent. La grande différence étant qu’ici, il avance accompagné et que l’apport d’Ilmar est loin d’être négligeable. Là aussi, du talent et le travail sur le rythme est impressionnant. À l’image du très percussif final de The Elders bien que l’on n’y entende paradoxalement aucune percussion. C’est bien un duo, chacun épaulant l’autre, aucun ne tirant la couverture à lui et allant ensemble là où leur inspiration souhaite les mener. On aura bien du mal à catégoriser, à étiqueter comme on avait déjà eu bien du mal pour Tone Of Things To Come : Spectral Affinities est une expérience sonore parfaitement résumée par son titre. Une musique spectrale mais pas ectoplasmique, un réel fond, une vraie profondeur pour lesquelles ont ressent évidemment quelques affinités. Une sorte de psychédélisme contemporain, froid et sec, un drone écorché et sans gras où ne subsisteraient que les nerfs, une ambient quelque peu ésotérique pour laquelle on n’a peut-être pas tous les codes – il faudrait être dans leur cerveau pour cela – mais dont on saisit les intentions. Explorer, se faire plaisir aussi et aller là où les instruments les portent. Pas si éloigné en cela du free jazz dans cette volonté d’exploser les stéréotypes, de dépasser les limites même si, probablement, il s’agit ici de celles du métal. Et puis, doté d’un éventail de techniques allant des musiques anciennes aux expérimentations contemporaines, du jazz au death metal, le duo touche-à-tout peut bien choisir d’aller où il veut, il ira toujours quelque part et rarement nulle part.

Dans ces conditions, la résolution d’équations maousses ne pose strictement aucun problème : un disque de métal sans métal, une musique heavy montrant beaucoup de légèreté et de finesse, une déconstruction bien construite et réellement pensée, une improvisation enfin loin d’être absconse et ne laissant personne sur le bord du chemin. Il ne s’agit pas ici de se regarder jouer. Il ne s’agit pas non plus d’accorder une trop grande place à l’auditeur. Il est bien là, quelque part, en ligne de mire, mais Duo Experience semble avant tout puiser son moteur dans l’expérimentation. Que le résultat puisse être audible, voilà la véritable gageure. Et audible, indubitablement, Spectral Affinities l’est. On comprend alors à quel point il fallait sortir ce CD-R (dont la très chouette pochette est une nouvelle fois l’œuvre du bassiste Stéphane Thanneur), même à 50 exemplaires (il est d’ailleurs déjà épuisé). Une sorte d’avant-metal occulte mais pas non plus impénétrable, intellectuel mais pas hermétique, cinq morceaux majoritairement passionnants dans lesquels il ne faut pas avoir peur de se perdre, la transe n’étant jamais loin. En tout cas, voilà qui place cette entité à géométrie variable au centre du grand échiquier et d’ailleurs, à l’heure où j’écris ces lignes, une nouvelle cassette vient de paraître. Une série d’improvisations à quatre cette fois-ci, antérieure à Tone Of Things To Come et qui permet, une fois de plus, de poser le regard sur un groupe qui se cherche et qui, souvent, trouve.

Pour résumer : vivement la suite.

leoluce

jeudi 24 octobre 2013

Orla Wren - Book Of The Folded Forest


Date de sortie : 15 août 2013 | Label : Home Normal

Photographe itinérant et compositeur, l’anglais Orla Wren s'est vu accueilli à bras ouverts par Home Normal, maison dédiée à l’ambient et aux musiques électro-acoustiques gérée par Ian Hawgood. Après deux albums et un élégant EP en collaboration avec Offthesky et Isnaj Dui – 85% sorti en septembre – celui qui se dénomme également Tui a réalisé Book Of The Folded Forest, une œuvre qui se décline en 13 morceaux et sept vidéos, et qui s’accompagne d’artworks réalisés par Urban9, à mi-chemin entre une douceur sépia et une atmosphère de Ruban Blanc.  

Avec plus d’une heure de folktronica langoureuse, le pari de maintenir l’engourdissement de l’auditeur à distance n’était pas sans enjeux. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Book Of The Folded Forest est fait d’un bois mature et dense, qui enjambe sans mal l’écueil de la doucereuse linéarité qui peut être liée à ces genres musicaux. Orla Wren a su joliment s’entourer : Katie English, Jessica Constable, Frederic D. Oberland, Keiron Phelan et d’autres ont collaboré à l’album. Nuls autres que Aaron Martin et Danny Norbury l’accompagnent au violoncelle. 

Si à un disque peut correspondre l’atmosphère d’un lieu, il n’est de grande révélation à situer celui-ci au cœur d’un bois humide, entre les tourbillons légers de feuilles mortes, dans l’ambiguïté entre une franche beauté végétale traversée de poésie enfantine et l’esprit poisseux et glauque de la nuit tombant trop vite. Ce même tiraillement entre innocence et angoisse s’applique aux photographies jaunies d’enfants d’un autre siècle qui accompagnent le disque, celle de deux petites filles vêtues de manière identique n’étant pas sans rappeler les jumelles lugubres de Kubrick. Si cette ambivalence s’imprime en filigrane le long des treize titres, la musique connaît tout de même un tropisme vers une fauve délicatesse, une langueur plus mélancolique que macabre. Le violoncelle et la guitare acoustique dessinent le lit de volées aléatoires de pépiements, de tapements de bois, de froissement de feuillage et d’équivalents sonores de pas sur un sol d’hiver. Les mélodies engourdies vacillent comme des flammes de bougies, semblent chercher leur chemin pour enfin s’épanouir sur place, chaleureuses et fantomatiques. 

Le chant de Paddy Mann (Grand Salvo), intervenant sur le premier et le dernier morceau, y est pour beaucoup dans la chaleur et la beauté du disque. Il accompagne également à la guitare sèche le renversant The Words Under The Wood, mais c’est surtout son chant, déployant ce qu’il faut de douleur et de retenue, qui caresse les nerfs et fait tressaillir le cœur. La vidéo qui y est associée, signée Lumacell, parvient à amplifier les émotions ressenties, tout en illustrant la tension entre enfance et noirceur intrinsèque à l’œuvre. Sur les sept films réalisés, tous visibles sur le site de l’artiste, on saluera en particulier ceux de Elise Baldwin et de Skinofthetree. 

Un disque d’automne voué à durer bien plus qu’une seule saison.
Manolito

mercredi 23 octobre 2013

2013 au tamis : Famine - Anachronisms


 Date de sortie : 15 mars 2013 | Label : DTrash Records

Le temps, pire ennemi du chroniqueur qui oblige à laisser dans l'ombre des dizaines de grands disques dont l'aura continue pourtant d'irriguer nos synapses à l'approche des bilans. Dans un format plus concis que celui des chroniques habituelles du blog, cette série de rattrapages reviendra ainsi régulièrement sur ces laissés-pour-compte qu'un certain recul nous permet désormais de commenter sereinement.

Touche à tout comme il y en a finalement peu dans l'IDM où beatmaking et instruments conventionnels font rarement bon ménage, Chxst Famine avait sorti en 2010 l'un des albums les plus singuliers de l'entier catalogue Tympanik, ovniesque Nature’s Twin Tendencies nourri à l'EDM gothique des années 80, au breakcore ou à l'ambient new age comme au death metal le plus emphatique et embarrassant de kitsch assumé. Passé sous le radar depuis, on avait pourtant retrouvé tout le talent du Canadien sur un Milk, Or Ten Sephiroth dont le dark ambient suintant entrecroisait drones mystiques et field recordings cryptiques sur fond de ciel étoilé avant de basculer dans un metal indus affreusement emo pour un final déjà complètement... anachronique.

Pourtant, et pour faire cour puisque c'est le but ici, la facette électronique de Famine c'est un peu l'anti Ocœur : aucun débordement de sensibilité, pas de mélodies saillantes ni de production léchée, rien de ce qui fait que tout un pan de l'IDM est en train de sombrer dans l'émotion facile et la superficialité (heureusement les autres pans résistent bien et ils sont nombreux). Entre musique tribale venue d'un futur où les machines rêvent de moutons en polystyrène expansé et se bouffent entre elles dans une orgie arrosée à la soude caustique, techno indus perdue dans l'espace et groove déliquescent plein d'angles alambiqués et de grouillements informes, Anachronisms est ainsi à l'image des autres disques de son auteur, génialement imparfait et passionnant de bout en bout, jusqu'à son final Filmstrip mi-ambient baroque et rampante, mi-IDM cybernétique et décadente.