lundi 27 mai 2013

Eluvium - Nightmare Ending


Sortie : 14 mai 2013 | Label : Temporary Residence Limited 

Matthew Cooper, l'homme derrière Eluvium, vient d’enrichir son œuvre d’un septième et double album. Trois ans après l’ambient-pop de Similes et le plus drone Static Nocturne, l’américain présente Nightmare Ending, toujours sur Temporary Residence Limited. Mais temporellement, tout n’a pas été si simple. La matière qui constitue cette dernière sortie devait à l’origine représenter la suite de Copia, réalisé en 2007. Ebauches qui furent laissées au repos, puis dont Cooper se rempara pour en livrer une version finale de presque une heure et demie, dense et puissamment troublante. 

Cooper décrit – dans une interview récente - le rapport singulier qu’il a entretenu avec ces morceaux inachevés. Tentant pour une fois de se délester de sa tendance perfectionniste, il s’efforca de tout conserver et d’éviter de se mettre des barrières, à l’image du format pop qu’il s’imposa - et avec lequel il joua - sur Similes. S’ensuit un classement de sa part entre les « imperfections » et les pistes qu’il juge accomplies, qui, s’élevant en généralité, l’emmène jusqu’à la distinction entre réalité et rêverie. C’est par cette réconciliation avec l’imparfait et par le questionnement de cette dualité que s’est construit Nightmare Ending. En découle un objet étoffé et riche de la multiformité que prennent ses différents éléments, sorte de mosaïque liante, piquetée de plages de piano, d’ambient pur, de tonalités romanesques et de froissures agitées. 

Une des forces de ce disque réside dans sa manière d’embrasser des sentiments élégiaques sans risquer de dérive mielleuse. L’écueil a beau roder, Eluvium manie le lyrisme avec délicatesse et les émotions décrites renient le lumineux. Si le dosage se fait avec minutie et que le romantisme n’est pas en reste, c’est bien du spleen dont on évoque les méandres. Un vague à l’âme doucement chatoyant qui hésite entre apercevoir la fin de la souffrance ou envisager la fin elle-même comme un tourment. Telle est l’ambiguïté du titre de l’album.

Eluvium choisit de ne pas placer les deux disques sous des bannières singulièrement différentes. Ainsi la mutation des teintes emprunte des chemins fortuits qui n’ont que faire de cette fracture. Si le début du premier album sculpte de longues vagues atomisées, imprégnant l’ambient de nobles mélodies, la fin paraît plus creusée de détails. Alors que le piano sur Caroling s’affiche seul et narratif, il se fond sur Sleeper au creux d’une boucle engourdie, laissant à penser que sortir de la nuit demandera une patience sereine et résolue.  Le conclusif Evenom Mettle surprend par sa rythmique tout en plissures, auréolée d’échos à la limite du folk. Du deuxième chapitre, plus attachant encore que le premier, s’élèvent en particulier Covered In Writing, dont la beauté de simples nappes étrangle littéralement le cœur lors de l’acmé de leur ascension et qui vaut à lui seul de pénétrer l’album, et Happiness, concentré de pure mélancolie, nimbé de la voix claire de Ira Kaplan, chanteur de Yo La Tengo. 

Nightmare Ending subjugue par sa capacité à absorber sur toute sa longueur, par la tension entre tendresse et marasme émotionnel qui imprime son déroulement, et par certains instants, dilués, sonnant comme des  pics de sublime.


Manolito


dimanche 26 mai 2013

Witxes - A Fabric Of Beliefs


Date de sortie :  17 mai 2013 | Label : Denovali Records

(((witxes))) sera toujours plus que sa musique. D'apparence ténue, celle-ci empile en fait quantité de strates inaudibles, invisibles, inodores et incolores. Alors que l'on a de prime abord l'impression que quelque chose de chétif se dresse devant nous, on comprend petit à petit que cette enveloppe n'est qu'un leurre, le petit être fragile et malingre qui se construit à la sortie des enceintes se révèle être un gros malabar capable de vous briser d'un simple regard. Dès lors, user d'étiquettes pour circonscrire A Fabric Of Beliefs et par extension (((witxes))) ne leur rend vraiment pas service. "Ambient", "drone", "jazz", "metal", "expérimental", "électronique", autant de mots qui, une fois mis ensemble, ne font naître à la fin et pour beaucoup qu'une seule vision, celle d'un caillou pelé, d'un fragment de bakélite perdu au beau milieu de la masse de galets qui jonchent la plage désolée, un truc triste et introverti qui distille un sentiment proche de l'ennui et au sein duquel rien ne se passe. Le poids des stéréotypes, souvent bien utiles, parfois vraiment réducteurs, toujours figés. Et pourtant un paysage aride peut se révéler bien plus luxuriant qu'une jungle tropicale. Exactement comme Sorcery/Geography, A Fabric Of Beliefs dispense le même venin - le même sortilège ? - et sa musique déborde très largement le cadre délimité par son architecture : ses dimensions intérieures sont bien plus grandes que celles que l'on perçoit à l'extérieur, un peu à la manière d'une petite chambre coincée au rez-de chaussée qui abriterait un espace aussi grand qu'un département. Une distorsion spatiale qui ne cesse d'interloquer car il est bien difficile d'imaginer qu'une telle densité habite des morceaux à ce point secs et dégarnis, que quelques grésillements suffisent à raconter une histoire, qu'un piano atone puisse être si captivant ou que la beauté naîtra de quelques field recordings et d'une nuée de tambours glanés aux quatre coins du monde.

A Fabric Of Beliefs ressemble à s'y méprendre aux coordonnées géographiques enfermées dans sa pochette, une longue fuite en avant ou plutôt une errance qui tangue vers l'est jusqu'à rejoindre l'ouest sans but précis, traversant une multitudes de paysages inscrits dans sa musique, que ce soit par les émotions qu'ils ont suscitées, par l'atmosphère qui y régnait ou par les idées qu'ils ont, par association, convoquées. Ainsi, Through Abraxas décline ses trois volets qui n'ont strictement rien à voir, le I martèle un rythme synthétique qui accompagnerait parfaitement la traversée d'une mégalopole occidentale au cœur de la nuit, le II s'accroche à un grésillement auquel s'additionne une guitare solaire, le tout débouchant sur un fragment de vie capté pourquoi pas dans le Maghreb et le III s'appuie sur des nappes inquiètes rehaussées de tambours tribaux vite rejoints par une guitare fuselée évoquant tour à tour l'Asie et une forêt de béton. En seulement trois morceaux, on est complètement désorienté et pourtant, le voyage ne fait que commencer. Il sera avant tout intérieur. Parce qu'après tout, ses incursions en Afrique ou au fil de la steppe, c'est bien mon cerveau qui les construit et sans doute celui de Maxime Vavasseur ne visait-il pas les mêmes destinations, Abraxas étant polysémique, qu'il soit le nom d'un papillon, d'un démon, d'un ensemble de logements finement architecturé sis à Marne-la-Vallée ou même, encore, d'un titre de Therion. Bref, à chacun de s'approprier A Fabric Of Beliefs et d'en faire le score de ses propres pérégrinations, ce qui montre bien le pouvoir infiniment évocateur de cette musique si subtile et travaillée qu'elle dépasse largement le cadre de l'écoute, nous accompagnant longtemps et partout. On n'écoute plus (((witxes))), c'est lui qui nous suit, il s'insinue pour ne plus nous quitter. Dès lors écouter le disque, c'est partir en voyage et dans le même temps, en contempler le carnet. Errer et dans le même temps interroger le souvenir de cette errance. C'est bien en ça que cette musique dépasse le cadre strict de son écoute.

Et puis surtout, le travail ahurissant derrière les arrangements, encore une fois, impressionne : tout cela s'enchevêtre sans fracture et on ne s'étonne même pas d'entendre un passage ouvertement jazz mêlé à un soubassement glitch (The Pilgrim ou encore le magnifique The Apparel) suivre une attaque de drones inquiets (The Weaver entre autres), eux-mêmes succédant à une ossature plus typiquement électronique dans laquelle se cachent des fragments de metal (The Breach). Et ce piano liquide qui apparaît par intermittence (The Visited) et recouvre d'un voile mystérieux des morceaux en soi déjà bien intrigants. Bref, tout se mélange au même moment et concoure à la grande densité sus-mentionnée. Parce que c'est vrai que lorsqu'on parle de voyage, on pourrait croire que l'on ne parle pas de musique mais c'est précisément en voulant ne parler que de musique que l'on se rend compte que celle-ci n'évoque que le voyage. Fut-il le long de la mappemonde musicale qui, avec (((witxes))), remonte le temps en allant à l'envers du mouvement des continents. A Fabric Of Beliefs reconstitue une Pangée quand, pour beaucoup d'autres disques, y compris d'ambient, celle-ci est complètement fragmentée. En empruntant à tout un tas de styles, Maxime Vavasseur définit et renforce le sien, celui d'une ambient-mais-pas-que voyageuse et ravageuse en permanence sur les frontières. De quoi comprendre en tout cas son obsession pour la géographie et peut-être aussi le choix de ce patronyme parce qu'il faut être un peu sorcière pour tout mélanger ainsi, textures et atmosphères, organique et synthétique, retenue et majesté. De quoi comprendre également la présence de Lawrence English au mastering dont la propre musique partage, en plus de quelques points communs avec celle de (((witxes))), le même paradigme. Deux explorateurs du son et de la narration qui montrent qu'il n'est nul besoin de voix pour raconter quelque chose.

Alors, "Un Tissu De Mensonges" comme le promet le titre ?

Écoutez donc ce qui suit et quand vous serez revenus...

Enfin, si jamais vous en revenez car de cela, rien n'est moins sûr.

Magique.

leoluce

mardi 7 mai 2013

The Ashes Of Piemonte - Winter's Fire


Date de sortie : 17 mars 2013 | Label : Time Released Sound

The Ashes Of Piemonte est la réunion de Wil Bolton et de Lee Norris. Le premier est connu comme co-fondateur du label Boltfish et habitué d’Hibernate et de sa sous-division Rural Colours, tandis que le second répond aux alias de Norken, Nacht Plank ou Metamatics. Les deux s’associent pour un projet qui s’inspire du massacre piémontais d’avril 1655, durant lequel les Catholiques attaquèrent les Vaudois réformés. De cet épisode barbare, les Anglais tirent un disque éthéré, à l’image du souffle qui retombe sur une terre et des corps labourés. L’exigent Time Released Sound, label de Colin Herrick, qui a déjà publié plusieurs sorties de Wil Bolton, se démarque par les écrins artisanaux dans lesquels sont proposés ses disques. Il offre ainsi à Winter’s Fire une édition sous forme d’objet garni de parchemins, tissé de brindilles et scellé à la cire.

Si le climat dépeint ne donne pas dans les errances bucoliques, le duo insuffle une dimension hautement organique, ainsi qu’une douce poussière, à ses errements hantés. Le parcours se fait de la rivière aux collines, le paysage a beau paraître riche, il n’en est pas moins aride, indéfini et plongé dans la grisaille. Pourtant l’écoulement des trames d’ambient revêt une étonnante langueur. Au cœur du magma caressant que constituent les épaisseurs sonores composées par Bolton et Norris s’épanouissent de lentes nuées de guitare, les craquements attendus du feu hivernal et des field-recordings qui se noient avec grâce dans les textures pluvieuses des strates. L’indolent mouvement de l’air s’accompagne parfois d’échos de voix cinématographiques ou de souffles à peine humains, s’enroulant autour d’une boucle. Sur Under The Shadow Of Religion, c’est le piano de  Shintaro Aoki qui escorte avec régularité la guitare et quelques lucioles synthétiques. 

Outre la finesse de la composition et la luxuriance de ce dédale de cendres, on peut s’attarder, plus prosaïquement, sur la beauté des introductions de ces sept morceaux. Durant autant de minutes en moyenne, les enchaînements de l’un à l’autre se font de manière liquide, les drones se soulevant comme autant de masses aériennes et empruntant un méandre nouveau, traversé d’essaims grésillants. Ainsi la structure doucement pulsée du rythme qui achève Under The River se fond dans l’ouverture à la fois aquatique et caverneuse du majestueux Ordained By Winter’s Fire. Dans leur prolongement, Faraway sonne comme la pièce la plus veloutée, la plus magnifiquement sereine de l’album, tandis que les remous gémissants de God On The Hill charrient des lambeaux d’angoisse, replaçant au centre le caractère puissamment embrasé, quoique tout en retenue, de Winter’s Fire. 

Navigant entre une délicatesse léthargique, pâle et effervescente et une atmosphère sépulcrale, le premier disque de The Ashes Of Piemonte transporte loin. Tout au fond, sous les cendres. 

Manolito

mardi 30 avril 2013

Disponible en libre téléchargement : "Elsewhere", le cinquième et dernier volet de notre compilation


Les aventures de Smith prennent ici fin en même temps que notre compilation. Était-ce un rêve, un songe ? Étions-nous bien là, ou ailleurs ? À l'œuvre au cœur de ce cinquième volet, les rêveries texturées, drones déstabilisants, field recordings d'outre-temps et autres bulles de sons aux contours à peine moins fragiles que l'éther qu'elles contiennent laissent planer le doute. Quant au personnage de la nouvelle steampunk d'Alister, il échappe à la plume de son créateur pour inventer sa propre réalité au gré de ces huit instrumentaux-fleuves, derniers inédits de ce projet protéiforme parti d'un labyrinthe souterrain de catacombes sombres et suintantes pour finalement s'abandonner aux méandres éthérés de l'imagination. 

A l'instar de l'artwork de Lou Nugues, l'atmosphère devient flottante et irréelle, peut-être plus apaisée. Dès lors, nous en profiterons pour remercier nos lecteurs fidèles, ceux moins réguliers mais qui ont poussé la curiosité jusqu'à écouter ces cinq volets - voire peut-être moins mais qu'importe, la compilation existe et continuera à exister bien après son épilogue - et tous ceux qui sont arrivés ici par pur hasard à la faveur d'un clic fureteur. Et enfin, par-dessus tout, nous remercions ces artistes qui ont répondu à l'appel des Cendres. Sans vous, sans eux, ce blog ne serait rien.

Bonne écoute.


lundi 29 avril 2013

Agarttha - A Water Which Does Not Wet Hands


Date de sortie : initialement prévue pour le 29 avril 2013, la sortie est semble-t-il repoussée au 13 mai | Label : King Of The Monsters

Quelques percussions chiches, des guitares déformées qui enflent patiemment, puis des chœurs étranges psalmodiant une litanie mystérieuse. Lambsprinck se met en place lentement, un clavier obsédant s’enchevêtre à la steppe minimaliste à peine suggérée jusqu’ici, le morceau prend corps derrière les yeux puis s’évapore comme il est venu. Le suivant poursuit le même climax mais dure deux fois plus longtemps : la même voix vaporeuse hésitant entre mantra et murmure, le même tapis rythmique ténu, toujours cette guitare qui exsude ses stridences, ces mêmes gouttes d’électronique. Et surtout, cette même radicalité dans la retenue, cette même évidence aussi. Visions Of Alina répète les mêmes accords sur presque neuf minutes mais n’arrête pas de muter par la grâce d’atours synthétiques en roue libre qui se mélangent parfaitement à l’ossature basique du morceau. Une musique qui suggère énormément et amalgame les étiquettes : folk occulte, drone sépulcral, psychédélisme noir, doom ésotérique, folklore ensorcelé et tribal. C’est bien Melusine qui permet de mettre le doigt sur ce que l’on entend. Agarttha est l’incarnation contemporaine des nécromanciennes, thaumaturges, cartomanciennes, pythies et autres sorcières issues du folklore occulte médiéval. Sa musique sonne comme celle d’une Baba Yaga moderne qui se fout de la sorcellerie et préfère hanter la ville que les cimetières. Le son d’une banshee urbaine qui délocalise son action aussi bien dans le béton et l’asphalte que dans la lande fouettée par le vent. Une vraie musique de sabbat, bien noire, introspective et inquiète provoquant un dérèglement des sens, sonnant comme Silvester Anfang reprenant les Cocteau Twins ou comme un Boduf Songs moins autocentré mais tout aussi noir, plutôt porté sur la spiritualité que le spleen intérieur. C’est solennel, très habité et aussi franchement singulier. C’est surtout cette façon de faire naître une ambiance très particulière avec trois fois rien qui impressionne et ensorcelle. 

On ne sait pas grand chose d’Agarttha, tout au plus que ce nom cache une seule personne : Francesca Marongiu, membre d'Architeuthis Rex, duo italien déjà croisé chez Utech et qui fraie lui-aussi dans les méandres indécis d’un drone rituel extrêmement prenant mais peut-être plus habillé que les friches désolées de Francesca. Italienne d’adoption mais née à Hell (ça ne s’invente pas), dans les îles Caïmans à l’ouest de la mer des Caraïbes, son pseudonyme fait référence au monde souterrain du même nom, relié aux continents par l’intermédiaire d’un vaste réseau de tunnels et galeries, une Terre intra-terrestre décrite comme idéale et empruntant à tout un tas de mouvements spirituels, du bouddhisme au New Age. On ne s’étonne donc pas que sa musique soit si habitée. A Water Which Does Not Wet Hands est un peu à l’image de son titre, une eau qui mouille au-dessous de la peau alors que l’épiderme reste sec. Le disque s’insinue par les pores, rejoint les capillaires et irradie le corps entier, électrise de sa pulsation inquiète la moindre cellule.  Il nous habite et on ne peut pas s’en défaire. Vraiment, un vrai sortilège. Parce que tomber dans les filets d’un tel caillou pelé n’était pas des plus évidents.  La faute à des arrangements qui fourmillent d’idées, à ces guitares rêches et revêches qui caressent l’échine à contre-poil (outre Francesca, il arrive qu'Antonio Galucci, l'autre membre d'Architeuthis Rex, vienne prêter main forte, ainsi que Reto Mäder) à cette voix diaphane et presque déshumanisée, comme si le vent ou l’eau s’étaient emparés du micro, à moins qu’il ne s’agisse de fantômes. Less is more, on le sait parfaitement, voilà bien sur quoi est bâti A Water Which Does Not Wet Hands : une économie, une retenue qui décuplent les intentions et le message, quand bien même celui-ci veut être flou. Une manière de s’approprier le disque et de le façonner pour y mettre ce que l’on veut. C’est vrai qu’il n’est pas des plus guillerets et qu’il nous accompagnera idéalement au crépuscule mais qu’importe, sa force mélodique et son pouvoir de fascination devraient l’emmener à ne pas nous lâcher la main de sitôt. On ne sait pas grand-chose d’Argattha, c’est vrai, mais il me semble que l’on sait l’essentiel : sa musique est condamnée à faire partie de nous.

Les sommets sont nombreux mais l’album culmine probablement au moment de Chymische Hochzeit, dernier morceau diaphane qui reprend tout l’ADN d’Agarttha pour le synthétiser en six minutes : un piano martelé, un soubassement de guitares bourdonnantes et des chœurs invertébrés qui confère une aura encore plus irréelle à cette musique en soi déjà particulièrement volatile et brumeuse. On citera également Storms As He Walks, seule pièce où la mélodie est immédiatement reconnaissable, mise en avant par des arrangements presque trop appuyés qui en font un morceau évident quand le reste de l’album dévoile ses enluminures avec parcimonie, au détour d’une boucle synthétique ou d’un motif de guitare inattendu, quand il nous habitue à être plutôt patient et concentré pour ne pas en perdre une miette. Toutefois, quel que soit le morceau, il sourd de ce disque une transe subtile qui finit par tout envelopper. On a plus d’une fois l’impression d’avoir posé l’oreille sur un territoire ésotérique pour lequel on ne possède pas la moindre clé susceptible de pouvoir complètement l’appréhender et c’est bien ça que l’on adore. On ne comprend pas tout mais on adhère. Et pourtant, des disques de cette trempe, il y en, plein, mais ce décorum auquel on n’entrave pas grand-chose en fait quelque chose de vraiment à part. Agarttha montre une forte personnalité, une belle assurance et beaucoup de sincérité qui font que l’on croit  instantanément aux histoires que son folk écorché et ses drones délavés et mystiques nous content. Quelque chose d’inexplicable, sans doute ce supplément d’âme qui, comme toujours, fait la différence. Une fois en connexion avec A Water Which Does Not Wet Hands, difficile de rompre le lien invisible qui nous lie à lui. Obligé d’aller jusqu’au bout. Obligé d’attendre la suite. Avec impatience.

Un sortilège, un truc pas clair auquel on ne comprend pas grand-chose, un disque qui permet au corps de prendre le contrôle du cerveau et de réveiller l’animal en soi, prisonnier de pulsions vitales : sidération, peur, nuit, froid, se cacher. Pourquoi pas dans A Water Which Does Not Wet Hands ?

Eblouissant. 




leoluce

vendredi 26 avril 2013

Oikos - Solve Et Coagvla


Date de sortie : 02 avril 2013 | Label : Land Of Decay

Nous étions immédiatement tombés amoureux d'Ecotono, le précédent album d'Oikos - duo madrilène formé de David San Martin et Rafael Femiano - paru chez Utech en 2011. La faute à ses drones solaires qui tutoyaient les cieux dans leurs mélodies et s'ancraient profondément dans la fange par le biais d'arrangements saturés et bien dégueulasses. Un magnifique album qui retrouve encore aujourd'hui régulièrement le chemin de la platine quand le besoin de subtilité se fait sentir et que l'on cherche un disque à même de tromper le cerveau et ses envies d'équations réductrices du type triste = beau ou drone = sombre. Avec Oikos, les paradigmes volaient en éclats, les égalités n'étaient plus si égales et les habitudes-certitudes arboraient des atours inhabituels-incertains. Toute la question est de savoir si Solve Et Coagvla revêt la même singularité qu'Ecotono. Suspense, suspense. La réponse est oui. Tout en étant non. C'est que les cinq pièces que contient cette cassette ont été composées entre 2008 et 2011 et il n'est donc pas étonnant de retrouver cette même patte qui faisait les riches heures d'Ecotono. Ces mélodies célestes défigurées par ces drones crades et sursaturés. Dans le même temps, elles ont été mixées et réarrangées pour devenir de nouveaux morceaux et le moins que l'on puisse dire, c'est que depuis 2011, le visage d'Oikos a bien changé. David San Martin vit maintenant en Russie et ne contribue plus qu'à distance et c'est essentiellement Rafael Femiano qui s'est occupé de retravailler la masse sonore léguée par l'alors encore duo. Un visage dont on retrouve toujours les traits caractéristiques mais qui est aussi plus buriné, arborant les stigmates du temps qui passe, quelques rides ici et là faisant ressortir des yeux gris d'orage qui va frapper. La tension qui habitait chaque morceau est encore bien présente mais surtout encore plus forte et il suffit d'écouter les cinq minutes de Solve qui ouvrent le disque pour s'en convaincre : un mur de bruit extrêmement dense lézardé de frottements vicieux et répétés qui rythment l'ensemble. Un squelette industriel et abrasif autour duquel virevoltent une pluie de stridences et de larsens. On a déjà vu des introductions plus accueillantes mais pourtant celle-ci ne rebute pas, au contraire. Un ersatz de mélodie, petit à petit, apparaît et ce qui n'était de prime abord qu'un bloc bruyant et invertébré se transforme en chaos structuré. Une métamorphose qui laisse bouche bée.

Oikos ne s'était encore jamais montré si jusqu'au-boutiste dans ses arrangements. Où est donc passé le tapis mélodique qui s'opposait à l'âpreté du soubassement ? Toujours là, mais un peu plus en dessous. En tout cas sur Solve mais aussi sur une bonne partie d'Omniscience qui le suit immédiatement et qui s'adjoint le renfort des guitares d'André Foisy (membre de Locrian et co-fondateur de Land Of Decay). D'ailleurs, c'est lorsqu'elles se taisent à la toute fin et que le morceau ne tient plus qu'à un souffle que la mélodie apparaît, vibrante et magnifique, on se rend alors compte qu'elle a toujours été là mais enfouie sous le grain surexposé des strates de guitare. Oui, la tension, indéniablement, entre beau et sale perdure mais ces deux aspects sont ici tellement creusés en profondeur qu'Oikos devient encore plus beau et encore plus sale. Coagvla est quant à lui beaucoup plus typique et n'aurait d'ailleurs pas dépareillé sur Ecotono sans doute parce que l'enluminure passe au premier plan. Solennelle, imposante, la longue mélopée qui habite le morceau a beau être accidentée, subir les assauts de moult bruits conquérants, elle n'en reste pas moins de toute beauté. Sur Altered - un titre on ne peut mieux trouvé - elle se disloque même en blocs de bruits abstraits tout en demeurant toutefois identifiable. Y compris lorsque les drones expérimentaux déshumanisent complètement la musique, menaçant de la faire disparaître dans une sorte de dilution conceptuelle où n'en subsisterait qu'une vague idée mais subitement, tout s'interrompt au profit d'un silence assourdissant de quelques secondes. Il fallait bien les presque huit minutes de Vimana pour synthétiser tout cela, genre de long serpent métaphysique à l'ambient revêche et au timbre shoegaze qui impressionne carrément. En tout cas, au terme de l'écoute de ces cinq morceaux magnifiques, on comprend mieux le titre Solve Et Coagvla : les deux pièces les plus représentatives de cette entité à la musique bicéphale. Pour l'une qui sacrifie la mélodie sur l'autel du bruit, l'autre montre le bourreau devenir victime dans un mouvement inverse. Quoi de mieux pour schématiser en quelques mots ce Janus ibérique ? 

Alors bien sûr, une petite demi-heure passe bien trop vite mais quand elle est à tel point maîtrisée, qu'importe qu'elle soit trop courte puisqu'il y a dans chaque morceau de quoi explorer longtemps. En multipliant les écoutes, les détails deviennent perceptibles et on finit par oublier même l'ossature pour déboucher dans une sorte de no man's land abstrait qui ne cesse d'interloquer. Où Oikos puise-t-il cette singularité puisque, après tout, ce n'est quand même pas la première fois que l'on associe le beau et le moche, que l'un naît de l'autre ? Sans doute dans le tiraillement qui résulte de sa façon de se tenir exactement entre les deux et qui les exacerbe, leur donne une grande densité. Ces textures synthétiques parcourues de strates de guitares écorchées, ces tableaux de sable colorés aux contours indéfinis qui ne donnent rien de près mais dévoilent de loin leur message, ces harmonies défigurées par le mouvement continu des échardes sonores qui se fracassent contre elles comme le ressac, tous ces moments-là où la tension est palpable et où Oikos dévoile sa nature profonde et ses atavismes, refuse de choisir et fait avec ce qu'il est. Tout cela concoure à rendre Solve Et Coagvla sidérant. Louons Rafael Femiano pour avoir retravaillé une matière qu'il a concouru à édifier, de s'être réapproprié les muses passées pour en faire celles d'aujourd'hui, d'avoir maintenu l'inspiration et l'âme d'une musique à la fois subtile et rugueuse, écorchée et apaisée, fluide et hachée. Une musique qui vibre et fait vibrer.

Pour une cassette sortie en catimini, de quoi en tout cas donner l'envie de se battre pour qu'elle touche le plus grand nombre. Et comme les mots ne sauraient suffire, écoutez simplement mais attentivement ce qui suit.

Vite, vite, la suite.


leoluce