dimanche 21 octobre 2012

Crowhurst - No Life To Live


Date de sortie : 10 septembre 2012 | Label : Autoproduction

On y a réfléchi à deux fois, avant de vous le dévoiler cet album-là. D'abord parce qu'il s'agit d'un double LP de pur magma noisy, susceptible de noyer dans le sang les oreilles les plus aguerries avant qu'elles n'arrivent à mi-parcours de ses deux heures aussi haletantes qu'éprouvantes. Ensuite parce que la disco déjà longue comme le bras de ce projet à géométrie variable du Californien Jay Gambit incite à des références qu'il semble impossible de maîtriser avant d'en avoir écouté le plus gros, ce qui est encore loin d'être notre cas. Mais surtout, même le chroniqueur endurci peut ressentir la peur, à la seule idée de laisser galoper de tels cauchemars sur le papier.

Que sait-on donc au juste sur Jay Gambit ? Qu'il aime s'attaquer aux rebelles efféminés de la pop britannique à coups d'EPs harsh noise vrillés de larsens stridents, de drones tempétueux et autres distorsions malaisantes (cf. Fuck You Morrissey et Fuck You Bono), qu'il sait s'entourer - des habitués de la maltraitance sonique Trevor Brolin (Black Leather Jesus) et Tanner Garza jusqu'aux groupes Yuggoth et Realizations, en passant par l'excellent Neven M. Agalma (Dodecahedragraph, Ontervjabbit) derrière les synthés d'Aghoree dont on vous parle ici), qu'il nous prépare un split avec la talentueuse Foie Gras que vous retrouverez bientôt en interview dans nos pages, et qu'il nous gratifie de deux sorties par mois en libre écoute sans jamais rien demander en retour : une bonne raison de profiter de l'édition physique ultra-limitée (25 cassettes, 25 LPs) de ce No Life To Live pour mettre la main au portefeuille, avec à la clé un bel objet plus une cassette du split déjà particulièrement dantesque entre Crowhurst et Rosy Palms en guise de freebie, sans grand bénéfice à espérer du côté des auteurs.

Car l'idée, c'est avant tout d'offrir le meilleur contenant possible à un contenu dont Jay Gambit a de quoi être satisfait. Une douzaine d'instrumentistes triturant leurs machines, samples, guitare, basse ou piano de poche, des semaines de production et de mixage, et quelque démon tirant les ficelles pour attirer tout ces innocents dans l'abîme et nous avec, tant No Life To Life est la quintessence même de l'album qui échappe à ses créateurs, phagocyté au gré de ses ténébreux entrelacs de bourdons par quelque puissance maléfique qui n'aurait jamais dû pouvoir trouver de ce côté-ci du miroir terreau si favorable à son incarnation.

Ainsi, sur I Saw The Sky, les cloches des Cieux et du Pandémonium sonnent le glas dans un même élan sépulcral, mais par delà la lumière blanche point de salut bien que le purgatoire argenté de Dead Air parvienne à contenir quelque temps la voracité morbide des drones rampants qui s'extirpent peu à peu de leur prison de cristal. On le sait désormais, l'entité de pure antimatière tirée de son repos forcé par nos alchimistes du cauchemar statique n'attendra guère longtemps avant de révéler dans toute sa gloire déliquescente le dessein qui l'anime : celui d'annihiler toute vie dans un flot de haine pilée et d'aspirer les âmes des charognes abandonnées aux averses de clous rouillés par ce fléau sursaturé. Même les enfants endormis n'en réchapperont pas, et lorsque la Bête peut enfin laisser vaguer sa plainte mortifère sur How To Burn A Book, c'est pour ouvrir avec une lenteur consommée les portes des Enfers, qui n'auront plus qu'à happer dans un souffle glacé les restes de nos chairs putréfiées pour les soumettre aux pires tourments jusqu'à la fin des temps.

Hallucinations d'ectoplasme comateux, une fois la descente entamée tout devient flou et distordu, quelque part entre sci-fi en carton et delirium pullulant. On chute et c'est la transe, direction l'Interzone de Burroughs. Run For Your Life, nous murmure un marabout cornu mais déjà les tambours nous encerclent et nous paralysent, pantins désarticulés à la merci des vapeurs de soufre qui s'échappent d'un gouffre sans fond dont la noirceur magnétique nous intime l'ordre d'avancer. Un pas après l'autre, nous voilà engloutis par l'ombre tandis que les percussions s'assourdissent et se répercutent sur les parois suintantes de ce tunnel vivant, soudain de pris de soubresauts et de râles à faire froid dans le dos.

On sent la peur monter, nous contaminer telle une bactérie et pourtant au bout... rien. Nulle créature difforme ou pustulante, nulle goule au vagissement perçant, pas même un contremaître à pattes de bouc. Non, simplement le noir, l'angoisse du néant, l'oppression d'un rétrécissement sans fin pesant sur l'âme comme une chape d'uranium. Car finalement, le plus horrifiant avec la Géhenne, c'est qu'on y est pour longtemps. No Life To Live. Un cadavre en Amérique, découvert au bord de la route par un couple d'étudiants en virée, grouillant d'insectes et de calamités. Dans la poche, des clés, quelques billets et une cassette usée. Le meilleur coup que le Diable ait jamais fait, c'est de faire croire au monde qu'il n'est pas une bande magnétique, enroulée sur elle-même comme un serpent sans queue ni tête, de toute éternité.

Rabbit

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