lundi 30 décembre 2013

YRSEL - Abraxas


Date de sortie : 21 juin 2013 | Labels : 213 Records, Tuguska

Neuf morceaux distribués sur deux rondelles de vinyle extrêmement noires, pesantes et formidablement emballées sous un écrin noir lui aussi, serti de dessins ésotériques blancs. Deux couleurs symbolisant parfaitement la totale dualité d'YRSEL dont la musique, elle, se décline en nuances infinies de gris. D'abord, il s'agit d'un duo réunissant le suédois Carl-Johan Larsgården (Ondo, Pacta, A Perfect Friend entre autres) et le français Julien Louvet (lui aussi impliqué dans une foultitude de projets mais surtout tête pensante et seul maître à bord de l'essentiel The Austrasian Goat) et la confrontation du drone/doom de l'un au black tangent et délavé de l'autre donne exactement YRSEL. Une dualité qui s'exprime dans cette musique tantôt solaire, tantôt ombrageuse, peuplée de voix diaphanes et éthérées qui ne font qu'accentuer son côté mystérieux. Difficile à ranger dans une case, Abraxas emprunte un peu à tout ce qui se fait de plus flippant et ésotérique tout en gardant une singularité qui le démarque du tout-venant dark ambient/black/drone/doom habituel. Ce n'est pas un disque de plus, c'est bien autre chose. Une œuvre, un manifeste, appelez-le comme vous voudrez, il se trame tant de choses ici que l'on ne peut simplement écouter Abraxas puis le ranger, l'oublier et passer à autre chose. Ça rayonne, ça irradie et ça reste dans un petit coin de la tête, ça fait son chemin et ça se rappelle à notre bon souvenir sans doute plus souvent qu'il ne le faudrait. Car si YRSEL n'est pas exempt de luminosité, ce que l'on retient surtout c'est sa noirceur extrême. Et son infinie beauté. C'est qu'il faut du talent pour injecter des vertèbres dans le squelette par nature invertébré de l'ambient, y faire naître une ossature qui nous permettra de s'accrocher à quelque chose, pour faire aussi d'un chapelet de sons épars un tout cohérent, pour rendre enfin une ambiance qui aime prendre le temps de s'installer, palpitante. Et du talent, ces deux-là en ont à revendre. Ils savent également parfaitement s'entourer : Retö Mader que l'on ne présente plus au mastering, les incantations intrigantes d'Alice Dourlen plus connue pour son formidable projet Chicaloyoh hantant sporadiquement le disque (sur Asat ou Nequaquam Vacuum) ainsi que Denis Del Nista (Moon, big boss de Burning Emptiness) venu prêter main forte le temps d'un Simon Magus abstrait. Tout cela concoure à faire d'Abraxas un objet incontournable.

L'envoûtement débute dès Pleroma pour ne plus disparaître : des ondes en ressac, des guitares solennelles qui vont et viennent elles aussi, un bestiaire grouillant mais indéterminé en-dessous. Pas vraiment guilleret comme ambiance mais pas non plus d'une froideur ou d'une noirceur extrêmes. Le froid et l'obscurité, c'est plutôt pour Asat, longue pièce de dix-sept minutes à laquelle toute une face est dédiée : long lézard psychédélique, rituel habité porté par la voix désincarnée mais ô combien persuasive d'Alice Dourlen. On ne sait pas très bien à qui sont destinées ses invocations, ce qu'elles appellent mais on n'est pas très sûr que ce soit nous. Elles donnent plutôt l'impression d'être tombé par mégarde sur une cérémonie à laquelle personne n'était invité en dehors des membres d'YRSEL. Mais comme tout cela est très enveloppant, on a très envie d'y participer, partagé entre l'envie de prendre ses jambes à son cou et d'assister à un truc nouveau et sidérant. Le premier disque est construit d'une telle façon que l'on passe insidieusement du très haut au très bas, de la lumière à l'ombre, de l'air à son absence-même. Un climax patiemment bâti, reposant sur des fondations solides et qui emprisonne l'auditeur. Le deuxième suit exactement le même cheminement et oppose aux enluminures des premiers morceaux l'ombre pelée et imposante de Sat, petit frère taiseux d'Asat. Deux disques symétriques, parallèles presque, qui pourraient se confondre comme ceux de la pochette même si, de The Origin Of The Evil, morceau aux guitares liquides entêtantes, à Nequaquam Vacuum, nouvelle oraison fantomatique accompagnée d'un chant, Abraxas se révèle de plus en plus plombé et imposant, de plus en plus riche et profond. Les strates s'empilent, l'organique se mélange de plus en plus au synthétique pour devenir une masse indistincte que les deux alchimistes d'YRSEL sculptent pour s'approcher au plus près de la forme qu'ils ont en tête : celle d'une idole païenne qu'ils sont sans doute les seuls à adorer. Toutefois, ils se montrent tellement convaincants que l'on se retrouve à deux doigts d'épouser leur culte. On comprend en tout cas parfaitement bien la citation mise en exergue sur leur page bandcamp : "A tree reaching up to Heaven must have roots reaching down to Hell". Toujours cette dualité chère au duo, composante majeure et moteur de sa musique.

Drones mystiques, ambient minérale au prisme négatif décomposant le noir en une multitude de nuances, liturgie contemporaine. Ni les uns, ni les autres et tout cela à la fois, voire bien plus encore, Abraxas est avant tout singulier. Magnétique et passionnant de bout en bout, cet agrégat de neufs pièces vivantes et solennelles ne vous lâchera plus dès lors que vous y aurez posé l'oreille et cela même alors que toute musique se sera tue.
leoluce


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