mardi 16 juillet 2013

Burning Tree - Lammergyer


Date de sortie : 27 juillet 2013 | Label : Utech Records

Le trajet d'une balle... Voilà plus ou moins ce que l'on ressent à l'écoute de Burning Tree quand vient l'idée saugrenue de suivre son saxophone. Monomaniaque, légèrement psychorigide, il ne s'arrête jamais et trace sa route quel que soit l'obstacle qui se dresse devant lui : une batterie, la fin d'un morceau, le silence. Le trajet d'une balle, certes, mais d'une balle désorientée. Pas de trajectoire rectiligne, plutôt des courbes et beaucoup de fractures aussi. Comme une guêpe sous un verre se cognant aux parois invisibles qui la cernent, parfois au sol, reprenant son souffle à de rares occasions et son envol pour mieux se fracasser ensuite, à la recherche d'un ailleurs qu'elle visualise mais ne peut atteindre. Complètement imprévisible et dans le même temps, parfaitement déterminée. Quand on suit la batterie, ce n'est plus tout à fait la même chose : sèche, rêche et vraiment rapide, elle donne l'impression de labourer le silence, de le matraquer pour qu'il ne puisse en rester qu'une vague idée. Le bruit d'un métronome rendu fou à force de marquer le tempo avant même qu'il ne naisse. Jamais assez rapide mais extrêmement carrée. La réunion de ces deux instruments et de leurs usages donne Lammergyer. Une collection de cinq pièces assez monolithiques de prime abord mais qui montrent en fait une belle diversité. Les morceaux s'étalent de une à vingt minutes, le saxophone explore l'ensemble du spectre des aigus sans toutefois négliger les graves qu'il côtoie de temps en temps, la batterie marteau-pilonne ou caresse à contre-poil, souligne les errances du saxophone ou l'abandonne. Le tout ne dure qu'une quarantaine de minutes mais pourrait en durer cent que la sidération resterait tout de même intacte. Une énergie incroyable, une dynamique tout à la fois subtile et carnassière et une seule direction, droit devant.

Burning Tree joue du jazz. Du free jazz même, si l'on s'en tient au parcours chaotique du saxophone et à l'imprévisibilité de la batterie. Du free jazz à l'ossature harsh pour se rapprocher au plus près de ce que l'on entend : rien à foutre de la mélodie, seul compte la recherche du chaos et l'exploration du bruit. Derrière, Dag Erik Knedal Andersen, véritable pieuvre humaine en provenance d'Oslo, membre de SAKA, power trio sans concession, lui aussi norvégien, mélangeant merveilleusement free jazz et improvisation et d'AKODE, frayant plus ou moins dans la même mouvance, en quartette toutefois (réunion d'un Anglais, le saxophoniste Alan Wilkinson, et de trois Norvégiens) et en beaucoup moins déstructuré aussi. Devant, Dag Stiberg, saxophoniste véloce que l'on retrouve dans un groupe folk-metal ayant inventé son propre langage (le Trollspråk), Trollfest, un autre de noise, Maranata et enfin, un dernier plus psychédélique mais tout aussi déviant, Now We've Got Members. Eux aussi, tous norvégiens et tous joliment barrés. Au milieu, le fruit de leur rencontre qui ne pouvait aboutir qu'à un disque de ce genre-là, intransigeant et habité. Les deux Dag montrent une trop grande attirance pour les travers pour que leur musique ne puisse être qu'académique. C'est qu'en plus d'une parfaite maîtrise de leurs instruments respectifs, ils n'ont peur de rien et s'autorisent tout, à commencer par les vingt et une minutes furieuses de No Return, idéalement placées en toute fin d'album puisque la musique de Burning Tree atteint là un tel paroxysme dans la malaisance et l'inconfort qu'elles ne pouvaient être suivies que d'un silence définitif. Le saxophone exsude des stridences monstrueuses et agonisantes, la batterie alterne roulements et cris de cymbales et la tension reste intacte tout du long.

Avant, il y aura eu d'autres pièces époustouflantes. En particulier The Point, soit dix minutes de fuite en avant qui hypnotisent carrément et rendent captif des circonvolutions du saxophone qui s'arc-boute sur lui-même dans un mouvement qui tient autant du spasme que de l'implosion. Le tout sur un tapis rythmique toujours sec mais sauvage, fournissant une ossature salutaire au souffle en roue libre qui pourtant lui marche dessus. Inspiré et extrêmement jubilatoire, Lammergyer donne envie de s'y abandonner complètement. Dès le premier souffle et le premier coup de baguette, on reste là, la tête collée aux enceintes, les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte et on ne bouge plus jusqu'à l'ultime seconde et même après. Le poil reste hérissé tout du long, le corps tout entier électrisé, faisant sien les spasmes du saxophone et le trépignement de la batterie. La musique du duo nous habite et nous fait vivre une expérience tout autant physique que sensorielle. Faisant référence à un épisode de la saga Heavy Metal, adaptation américaine de Métal Hurlant, Lammergyer est le nom du vaisseau qui apparaît sur la pochette, un vaisseau si toxique qu'il peut provoquer un cataclysme écologique majeur. Le tueur du Monde. Et si cette pochette est bien éloignée de la musique qu'elle est censée illustrer, l'épisode auquel fait référence Burning Tree, Kicking the Monolithic Habit, est lui on ne peut mieux choisi : toxique et létale, leur musique est vraiment ce qu'il se fait de mieux dans le genre. Agressive, écorchée, fuselée, elle marque avant tout par l'économie des moyens employés mais s'avère en permanence sidérante. Le jeu des deux instruments à tel point complexe et inattendu que la masse sonore qu'ils expulsent semble prendre vie devant nos yeux.

Sorti chez le toujours passionnant Utech, la musique de Burning Tree pourrait être rapprochée de celle des Dead Neanderthals dans ses intentions mais le résultat s'avère bien différent. Troquant les armes du grind pour des habits harsh tout aussi contondants, la musique du duo s'éloigne des canons jazz pour pencher du côté du free et de l'improvisation sans concession. Jusqu'au-boutiste et en permanence passionnant, Lammergyer fait naître l'envie de se  jeter sur l'ensemble de la discographie du duo, c'est-à-dire la cassette qui a précédé ce premier long format, Stinger, pour retrouver bien vite d'autres pièces explosives et fureteuses. Une mutation nouvelle, un ADN altéré, un accident génétique aboutissant à une heureuse expérience, il n'y a pas à dire, le jazz est en mouvement permanent et Utech se révèle être un laboratoire de recherche particulièrement prolixe ces derniers temps.

Impressionnant.

leoluce


dimanche 14 juillet 2013

Dans les rayonnages de la cave : notre discothèque idéale, 1/5

Nous reviendrons sur ce centième article régulièrement parce que nous voulons marquer le coup et dans le même temps, continuer à alimenter le flot chaotique des chroniques. Une liste de 100 disques qui débute maintenant, échelonnée en cinq parties. 100 disques tout rond. 100 disques qui nous ont marqués, sombres ou particulièrement tarabiscotés, tranquilles ou enragés, du siècle dernier ou de celui-ci, de n'importe quel genre, n'importe quel style. 33 disques par rédacteurs et 1 en commun. Par ordre alphabétique parce que tous se valent, ont été importants à moment donné ou le sont encore... Une fenêtre ouverte sur l'ADN de ce blog qui aime prendre son temps parce qu'il aime toutes les musiques et aimerait en parler bien.

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- A Silver Mt. Zion - Born Into Trouble As The Sparks Fly Upward (2001)

Parmi les chefs-d’œuvre de la bande d’Efrim Menuck, le deuxième A Silver Mt. Zion s’affirme comme un disque fulgurant de désespoir, de sublime et de lancinance. Du post-rock en cascade aux complaintes au violon d’une splendeur inégalée (Could’ve Moved Mountains…), Born Into Trouble… est un diamant déchiqueté qui fait pleurer à torrent. (M)



- Ab Ovo - Mouvements (2007)

Nécessaire était l’étape par la discographie d’un des duos les plus marquants de l’histoire de la musique électronique industrielle. Trames indus anxiogènes, décors parfois veloutés, souvent apocalyptiques, toujours ultra texturés, les ingrédients du sixième album de Régis Baillet et Jérôme Chassagnard en font un indispensable. (M)




- Abstrackt Keal Agram - Cluster Ville (2003)

Grand oublié du label Gooom qui vit débuter Cyann & Ben ou M83, AKA fut l'un des meilleurs groupes de scène à télescoper guitares rageuses et beats électroniques devant des publics malheureusement clairsemés. Entre 2001 et 2004, le duo morlaisien - futurs Tepr et My Dog Is Gay aux carrières solo plus erratiques - aura pourtant livré une triplette d'albums sans égal dans nos contrées, culminant sur l'abstract crépusculaire et virtuose de ce Cluster Ville marqué par l'atmosphère de fin de monde des scores de Carpenter, le hip-hop malsain de Def Jux et les rêveries distordues de BoC circa Geogaddi. A redécouvrir d'urgence. (R)



- Access To Arasaka - Oppidan (2009)

Malgré les coups d’éclat renouvelés que furent void(); et Geosynchron, le premier album de Robert Lioy conserve le plus puissant magnétisme. Beauté cyberpunk éclaboussée d’émotions brutes, Oppidan fait l’effet d’une décharge d’IDM cryptée à l’aura charbonneuse. A redécouvrir sans cesse. (M)





 - ANBB - Mimikry (2010)

OVNI magnifique qui allia le temps d’un disque les deux monuments que sont Alva Noto et Blixa Bargeld. Mimikry sonne comme un magma suffocant de signaux et d’incantations, percé d’instants confondants de douceur comme de saccades terrifiantes. Très grand. (M)




- Aphex Twin - Drukqs (2001)


Réunis de manière hâtive et aléatoire pour cause de mp3 égaré dans un avion japonais, les 30 morceaux qui constituent Drukqs s’enchaînent de manière aussi décousue qu'envoûtante. Parce qu’il contient ses plus immenses tueries, et qu’il est un phénomène, un colosse, un classique à lui tout seul, Drukqs symbolise le bout d’Aphex Twin qu'ici l'on retient. (M)



- Arms & Sleepers - Black Paris 86 (2007)

Premier album du duo américain, Black Paris 86 croise une électronica voilée, des remous d’abstract hip-hop, du jazz fuselé et une forme de pop gris pâle. C’est bourré de torsades instrumentales et délicates mais ça saccage les tripes. Peut-être l’album le moins sombre de cette liste, certainement pas le moins mélancolique. (M)




- Autechre - Tri Repetae (1995)

Pas facile de choisir entre les déconstructions malaisantes de Chiastic Slide, les dérèglements insidieux de Confield, les abstractions labyrinthiques d'Untilted... donc finalement, honneur à Tri Repetae, meilleur compromis entre noirceur et génie visionnaire : sans doute pas l'album le plus jusqu'au-boutiste de Sean Booth et Rob Brown mais très certainement leur meilleur, qu'irrigue sous ses implacables rouages de beats cliniques et de nappes anxieuses cette mélancolie d'hommes-machines conscients de leur propre déshumanisation. (R)


 - Bad Sector - Chronoland (2011)

Dernier album en date de ce ponte trop méconnu du dark ambient, Chronoland invite dans un monde sous-terrain, fait de pulsations irréelles, et pourtant irrigué d’étonnants flux de lumière, des éclats poétiques, presque candides, brûlant doucement au cœur de ce dédale. (M)




- Aidan Baker - Lost In The Rat Maze (2011)

On reviendra sur la pléthorique discographie du Canadien via l'incontournable duo Nadja qu'il forme avec la bassiste Leah Buckareff, mais c'est avant tout en solo que le pape du doom ambient brille par la richesse de son inspiration, de jams space-rock en boucles glitch ou autres impros de guitare astrales. En témoigne l'éther psyché et les vapeurs krautjazz de cet étrange disque hanté par mille murmures fébriles, purgatoire impressionniste pour fantômes du shoegaze en mal de pédales d'effets et de rêves éveillés. (R)


- Bastärd - Radiant, Discharged, Crossed-Off (1996)

Brûlot de noise-rock râpeux et limpide à la fois, le deuxième album des Lyonnais de Bastärd emboutit des réverbères à coups de saturations obsédantes, construit des espaces anguleux, laisse planer des respirations moites et vous crache au visage qu’il est un immense disque de rock expérimental. (M)

- The Blood Of Heroes - The Waking Nightmare (2012)

Troisième opus du collectif carnassier initié par Kurt Gluck et Bill Laswell, mais deuxième véritable album, The Waking Nightmare ne triche pas et correspond tout à fait à son titre : un amalgame extrêmement sombre de dance-hall apocalyptique, de metal en fusion et de drum'n'bass nucléaire. Bill Laswell a disparu mais Justin K. Broadrick est toujours là. Et entendre ses guitares se débattre dans une jungle de beat contondants, c'est se prendre des éclats cauchemardesques en pleine poire et ne pas en revenir. (L)


- Blut Aus Nord - Mort (2006)

Encore un titre qui ne trompe pas : MoRT. Parce qu'un corps en décomposition doit probablement chanter ainsi. Un black maladif et moribond raclé jusqu'à l'os d'où ne s'échappe que le carillon morbide des guitares. Partout ailleurs, des cris, une boîte à rythme sépulcrale, une basse de croque-mort et une seule destination : le noir absolu et la laideur au sein desquels, paradoxalement, fleurit un certaine beauté. (L)



- Boredoms - Chocolate Synthesizer (1994)

Pas vraiment sombre mais complètement taré. Quoi qu'ils fassent, les Japonais seront toujours les plus extrêmes. Sans doute les stigmates du feu nucléaire. Inutile de décrire la musique car de musique, ici, nulle trace. En revanche, un catalogue de tout ce qui se fait de mieux en termes d'agressions sonores, de non-sens et de folie pure. Légèrement plus construit que l'illustre (et très recommandé) Pop Tatari, Chocolate Synthesizer annonce le psychédélisme à venir de Super AE (lui aussi très recommandé), en beaucoup plus crétin toutefois. C'est exécrable, c'est jubilatoire, c'est les Boredoms. (L)


- Bronnt Industries Kapital - Virtute Et Industria (2005)

Parallèlement aux incursions kraut-folk de Gravenhurst sur Fire In Distant Buildings, Nick Talbot mettait un point final à 4 années de collaboration cryptique avec son compatriote bristolien Guy Bartell (resté seul depuis aux manettes de BiK tous synthés en avant) pour accoucher de cette uchronie victorienne au souffle baroque, transposant les traumas urbains du Third Eye Foundation de You Guys Kill Me, la tension rétro-futuriste de Carpenter et les élégies de Morricone dans les souterrains suintants de l'Angleterre du XIXème siècle. Épique et bouleversant, un grand disque de l'ombre. (R)


- Peter Brötzmann - Machine Gun (1968)

Difficile de poser des mots en quelques lignes sur ce monument. Machine Gun, c'est l'une des toutes premières tentatives de free jazz européen. Le Peter Brötzmann Octet en explose consciencieusement les limites. Un disque qui engendre la fusion des neurones, injectant force sauvagerie dans ses structures alambiquées amenées par trois saxophones (bariton et ténor) et une double rythmique titanesque. Un manifeste brutal qui provoque, j'imagine, la même sensation qu'une balle dans la tempe. Pan ! T'es mort. Quarante-cinq années plus tard, son pouvoir de sidération demeure intact et sa violence inégalée. (L)


- Candle Nine - The Muse In The Machine (2010)

Premier album de Steven Stefaniak dont on attend désespérément une suite, ce concentré d’IDM fragmentée et de griffures de glitch assorties d’une pesanteur industrielle déploie une redoutable profondeur mélodique. Un coup à (re)succomber à un spleen entaché de romantisme, aussi beau qu’il est violent. (M)




- Cannibal Ox - The Cold Vein (2001)

Monument personnel, un disque qui doit beaucoup à El-P (voire tout, si l'on s'en tient à l'écoute du dernier opus réalisé sans lui). Un trou noir morbide, futuriste, abstrait, à base de beats viciés, de samples funestes, d'effets dégénérés sur lesquels surnagent les flows désespérés et les histoires crues de Vast Aire et Vordul . Un vortex qui emmène dans les coins les plus reculés de la psyché humaine, ceux dont on aurait aimé ne jamais soupçonner l'existence. (L)



- John Carpenter - The Fog OST (1980)

Des générations d'aficionados de l'horreur sur pellicule traumatisés par ses mélodies à trois accords sur fond de nappes ténébreuses et de beats pulsés ne peuvent qu'être dans le vrai : Carpenter n'a pas seulement réinventé la série B fantastique mais également la musique de synthés. Chaînon manquant entre Lustmord et la Motorik, le minimalisme de l'Américain déjà cité deux fois dans cet article préfigurait plus que jamais le dark ambient moderne avec cette BO de Fog, modèle d'économie de moyens et d'angoisse pernicieuse dont l'influence irradie aujourd'hui du drone au revival électro 80s en passant par le hip-hop oppressant d'El-P ou l'indus sulfureux de Vatican Shadow. (R)


- Cindytalk - Camouflage Heart (1984)

On adore les derniers albums de Cindytalk, la période Editions Mego de sa très riche discographie qui voit la créature de Gordon Sharp explorer les méandres flous d'une musique de plus en plus abstraite, de plus en plus dépouillée et près de l'os. Mais le truc avec Cindytalk, c'est qu'on a toujours adoré ses albums, à commencer par ce Camouflage Heart inaugural qui n'a rien à voir et arpente les chemins caverneux d'un post-punk martial, glacial, noir et on ne peut plus sale. La grande différence, c'est qu'à l'époque, on entendait encore sa voix, une voix au diapason de la musique qui la porte : étranglée, douloureuse et touchant en plein cœur. Un disque d'une rare intensité qui enveloppe à tel point que la vision désespérée qu'il dégage devient immédiatement la nôtre. Chef d’œuvre. (L)
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Nous voici arrivés au terme de cette première salve. Les quatre suivantes seront du même acabit et s'il y a fort à parier que vous en connaissiez déjà quelques-uns, peut-être ferez-vous quelques découvertes ou du moins, aurez-vous envie de remettre ces disques-là sur la platine.

La suite bientôt...

Manolito, leoluce & Rabbit

samedi 22 juin 2013

Architeuthis Rex - Eleusis


 Date de sortie : 31 janvier 2013 | Label : Zeitgeists Publishing

Extrêmement mystérieux, Architeuthis Rex. Tout comme sa musique. On ne sait vraiment pas grand chose de ce duo italien, si ce n'est qu'il semble s'agir là de son quatrième long format après trois autres parus initialement sur Utech (et disponibles sur leur page Bandcamp). On sait également qu'il compte dans ses rangs une certaine Francesca Marongiu, déjà évoquée dans ces pages à la faveur de son projet Agarttha. Elle est ici associée à Antonio Gallucci et tous les deux dessinent les contours d'une musique opalescente et floue, habitée et prenante, lorgnant tout à la fois du côté du drone et du post-punk. Et encore, il s'agit là de deux balises qui tentent de cerner à grand-peine le chemin vraiment indéfini emprunté par le duo. Évoquant quelque chose comme les Cocteau Twins possédés par les démons de la kosmische musik, on y trouve également des accents dub assez marqués ainsi que des nappes synthétiques qui débordent l'ossature des morceaux et des percussions tribales qui les y ramènent inéluctablement. Architeuthis Rex privilégie l'implosion et la lenteur, prend le temps d'installer ses ambiances, y déploie ses textures variées et tresse des pièces écorchées dont il est bien difficile de se défaire. Mettant tantôt ses guitares en avant (Eleusis), tantôt ses claviers (Demeter Lousia), le duo, quoi qu'il fasse, enveloppe. Ce qui relève de la gageure lorsque l'on met en avant une telle économie. De prime abord, la musique d'Architeuthis Rex semble recouverte d'un vernis ésotérique qui confère à l'ensemble son côté mystérieux. On a alors vraiment l'impression d'avoir entre les oreilles un document sonore qui ne nous est en aucun cas destiné. Que le duo joue avant tout pour lui-même bien plus que pour les autres. Mais passées les premières écoutes, il devient évident que l'on à affaire ici à quelque chose de mûrement réfléchi et de très détaillé qui n'a d'autre but que de capturer les auditeurs égarés. Pomegranates, par exemple, met d'abord en avant ses percussions mêlant boîte à rythme et batterie puis passe le plus clair des sept minutes restantes à les noyer sous un entrelacs de claviers (orgues Hammond et Farfisa, synthétiseur) et de guitares saturées. Un amoncellement d'où naît pourtant une mélodie qui apparaît comme si de rien n'était, provoquant une transe ouatée dès lors qu'on ne s'occupe plus que de suivre les circonvolutions des nappes qui se montent les unes sur les autres. C'est vraiment la marque de fabrique du duo, cette propension à capturer l'attention et à la diriger complètement et uniquement vers sa musique.

Eleusis en référence aux mystères du même nom. Un culte en principe secret célébré dans le temple de Déméter au coeur de la ville d'Éleusis. Lesdits mystères s'appuient sur l'histoire de la déesse Déméter dont la fille, Perséphone (appelée Coré dans sa prime jeunesse), fut enlevée par Hadès. Déméter entreprend un voyage de 9 jours et 9 nuits à la recherche de celle-ci et, se faisant, entre dans la cité d'Éleusis sous les traits d'une vieille mendiante. Elle fait l'objet d'une telle hospitalité que la déesse, reconnaissante, dévoile sa véritable identité, partage ses mystères et offre aux citoyens la maîtrise de l’agriculture. Traditionnellement interprété comme une figure du changement des saisons, on comprend très vite pourquoi Architeuthis Rex a choisi ce titre. On chemine d'une face à l'autre comme cheminent les saisons. Tour à tour glacial et chaud, d'humeur sans cesse changeante, l'album varie ses approches et ses textures bien que sa construction soit parfaitement symétrique : en ouverture de la face A, Hades, congelé et éthéré, rejoint ainsi Ladon qui, lui, ouvre la face B. Ce sont les deux morceaux les plus courts, les plus froids. Un vent d'hiver parcourt alors la musique. Plus loin, Eleusis, vraiment magnifique, répond à Pomegranates et ces deux-là sont, quant à eux, plutôt solaires. Sans doute est-ce dû à leurs claviers majestueux qui offrent un contrepoint lumineux aux guitares vraiment sales et saturées. Enfin, Demeter Lousia et Triple Goddess flinguent les degrés et rabaissent sérieusement la température sans atteindre toutefois le zéro absolu d'un Hades ou d'un Ladon. Alors, difficile de savoir si le concept a précédé l'édification des morceaux mais quoi qu'il en soit, le message se superpose parfaitement à la musique sans qu'aucun des deux ne prenne l'ascendant sur l'autre. On est ainsi face à une œuvre globale qui s'écoute tout autant qu'elle se comprend sans être le moins du monde hermétique. Bref, quelque chose d'intelligent, de subtil qui s'insinue à son rythme. Les premières écoutes m'ont ainsi laissé de marbre. En revanche, les atours intrigants et indéfinis d'Eleusis m'y ont régulièrement ramené. Peut-être l'envie de percer le mystère ? De circonscrire un disque qui met en avant, crânement, la part d'impalpable que renferment ses morceaux ? Qu'importe, ce qui est sûr, c'est que depuis il ne s'est jamais trouvé bien loin des têtes de lecture et qu'il résonne régulièrement lorsque le quotidien se montre aliénant, mettant en avant tout le pragmatisme nécessaire à son cheminement. Dans ces moments-là, écouter Architeuthis Rex, c'est la promesse d'un bon uppercut dans le ventre mou du temps qui passe, d'un gros coup de gomme sur les bordures de l'emploi du temps.

Avec ses percussions chiches, ses guitares plombées et ses nappes habitées, le duo met sur pied une musique dense et délicate qui  frappe avant tout par sa beauté.

leoluce

mercredi 19 juin 2013

Monte Isola - Niebla


Date de sortie : 20 avril 2013 | Label : Wild Silence

Niebla, voilà un disque qui hante longtemps et pour longtemps. C'est un peu le paradigme du Land Art mis en musique. Monte Isola emprunte aux éléments et pioche dans la nature, agence tout ce qu'elle trouve pour construire des morceaux intrigants où le field recording revêt une importance cruciale. C'est surtout la vie que l'on entend, rehaussée parfois de percussions ou de chant, d'une guitare éventuellement et de nappes de claviers pour repasser les bords en noir. Un disque qui ne craint pas de faire entendre uniquement des bouts de conversation de longues minutes durant sans pour autant casser le fil fragile qu'il tisse patiemment avec nous. Ça se passe sur Lointain et ça nous extrait de notre vie pour nous y ramener exactement. Il n'y a que l'agencement qui change. Je ne suis plus ainsi en train de pianoter les touches de mon clavier mais quelque part, près de l'océan, à converser tranquillement de choses et d'autres. Rien de plus banal que ces deux situations-là pourtant dans le deuxième cas, je dialogue avec des gens que je connais pas dans une langue que je ne maîtrise pas. Monte Isola a juste déplacé deux trois éléments pour faire sonner le quotidien, le faire chanter, en extirper des mélodies, lui permettre d'exprimer toute sa musicalité jusqu'ici insoupçonnée. Ce n'est pas un disque qui  transporte ailleurs, il réaménage simplement l'espace sonore de l'auditeur, son quotidien, les sons familiers qui l'entourent et, ce faisant, l'enveloppe complètement et provoque un cheminement intérieur dont il devient difficile de se défaire. Ailleurs, des chansons légèrement plus conventionnelles se font entendre (La Noyée, Turn Tapes) où une voix profonde et fatiguée surplombe des arrangements sombres et revêches. Dans ces moments-là, Monte Isola, également, captive. Sans doute est-ce dû aux autres pièces à l'ossature plus mouvante, plus clairement ambient, qui s'amusent avec les vagues de l'océan, les bruits d'un vieux port, les portes qui claquent, les aboiements d'un chien et le vent dans les cheveux, rendant les mélodies plus aisément identifiables et beaucoup plus efficaces encore. Toutefois, ces morceaux plus évidents n'en restent pas moins pelés, presque chamaniques, ils sont, eux aussi, autant d'odes à la pluie, aux vents, aux éléments et aussi, à l'humanité. Car s'il est bien une chose que l'on entend, c'est le bruit des gens, pris sur le vif, conférant à l'ensemble une portée quasi-documentaire.



Disque de contraste, disque élégant et très bien bâti, Niebla, du haut de ses trente-huit petites minutes, est ainsi un véritable coup de maître. D'autant plus qu'il s'agit là d'un premier essai et que ces deux mots empruntés à l'italien cachent une plasticienne de formation, Myriam Pruvot, également vocaliste (cela s'entend) et musicienne autodidacte (cela s'entend aussi dans cette manière d'essayer, d'explorer, de s'affranchir des frontières). Troisième référence du tout jeune label Wild Silence initié par Delphine Dora, on ne pouvait imaginer Niebla ailleurs que dans cet espace-là. Non pas que la musique de Monte Isola montre la moindre ressemblance formelle avec la sienne mais sans doute y retrouve-t-on cette étrangeté, cette contemplation, cette tension aussi qui habite également celle de la pianiste. Réalisé lors d'une expédition sur l'île de Mancera au Chili, le disque présente tous les atours du carnet de voyage. Un voyage explorant tous azimuts des coordonnées à la fois impalpables, abstraites et intérieures mais aussi réelles et extérieures. Un mouvement global dirigé vers soi et qui tend également vers l'ailleurs. Dès lors, on ne s'étonne même pas du long monologue emprunté à Gilles Deleuze (et magnifiquement mis en voix par Boris Lehman) constituant l'essentiel de l'ossature du dernier morceau, Les îles sont d'avant l'homme. Noyé dans sa masse, il est dit à moment donné que "le mouvement de l'imagination des îles reprend le mouvement de leur production [...] C'est le même mouvement, mais pas le même mobile" et cela résume parfaitement l'expérience sensorielle provoquée par Niebla. Pour autant, rien d'abscons dans sa musique, à aucun moment le concept n'arrive à diluer le résultat et malgré ses armes extrêmement minimalistes, le disque est très accueillant. On y revient souvent, à l'aise dans cette bulle enveloppante qui offre une pause salutaire, un moment suspendu qui interrompt ou travestit la course du quotidien. Certes expérimentale (Traverse en ouverture qui tient du manifeste), cette ambient qui met ses field recordings en exergue, ce chant singulier, ces arrangements minimalistes et légèrement tribaux fascinent et s'insinuent durablement en seulement six morceaux.

Qui plus est parfaitement emballé sous une pochette sobre et parfaite, voici donc un premier disque court avec une véritable épaisseur, tendu, mystérieux et très agréable à l’écoute. Un disque qui fait attendre avec impatience la suite. On ne peut que souhaiter à Wild Silence encore beaucoup d’opus de cet acabit et à Myriam Pruvot de continuer à extirper de sa vie d'autres témoignages sonores tout aussi beaux que singuliers.

Une parenthèse habitée.



leoluce

vendredi 14 juin 2013

Master Musicians Of Bukkake - Far West


 Date de sortie : 10 juin 2013 | Label : Important Records

Un nœud d'interférences pour débuter puis rapidement, tout ce qui fait la singularité de Master Musicians Of Bukkake transperce la masse sonore pour revenir au premier plan. Des nappes de synthétiseur frôlant le mauvais goût (totalement assumé) mais comme d'habitude complètement perchées, des cris de-ci de-là, une guitare sèche et véloce et ainsi de suite. Tout concoure à l'édification d'un morceau complètement kitsch et réellement barré. Car c'est bien là que se situe la singularité de ce collectif : hommage appuyé et sincère à une certaine époque (et à ses drogues) ou simple exercice de style ? Générosité ou démonstration ? Pastiche éhonté ou vraie personnalité ? Difficile de trancher. Toutefois, le moins que l'on puisse dire, c'est que ça fonctionne. Car de la première à la dernière seconde, le collectif sait comment s'y prendre pour agripper l'auditeur et s'emparer de son cerveau en l'emmenant dans les méandres flous et psychédéliques de sa musique. Toujours cette odeur tenace de patchouli mais aussi ces morceaux totalement classes qui empruntent autant à la folk qu'au prog, au krautrock qu'à la pop et dessinent par petite touches successives une fresque tout à la fois belle et hideuse, mêlant couleurs criardes et sombres aplats monolithiques avec une précision diabolique. En cela, Far West ne s'éloigne pas bien loin de la trilogie des Totem dans sa façon de nous administrer sa vision dévoyée du Flower Power passé au crible de l'exaspération d'aujourd'hui. En revanche, la matière patiemment édifiée le long de ces six morceaux vaporeux et indéfinis montre des atours plus nuancés qu'à l'accoutumée. Non pas qu'il faille s'attendre à quelque chose d'extrêmement homogène - le groupe aime trop la diversité pour cela, son line-up n'est-il pas d'ailleurs à géométrie variable ? - mais sans doute Master Musicians Of Bukkake a-t-il, sur Far West, porté l'accent sur la transition. On ne passe plus du coq à l'âne d'un morceau à l'autre, les ruptures ne sont plus aussi franches qu'au sein de la précédente trilogie. Il me semble même que, petit à petit, le sombre gagne du terrain sur la palette jusqu'ici majoritairement criarde de sa musique.

Pour preuve, le gospel halluciné de Circular Ruins qui vient clore le disque, un titre épique construit sur les stigmates d'un combat entre une chorale flippée et des arrangements solaires et majestueux convoquant une armée de cuivres, de guitares, de nappes synthétiques se montant les uns sur les autres dans une accumulation dangereuse avant de laisser la place à un déferlement monomaniaque de clochettes intrigantes. Ou encore le côté tribal d'Arche, morceau synthético-ethnique qui fracasse ses guitares contre ses microprocesseurs sous l'égide de tambours patraques. On dirait Witxes qui délocalise son Abraxas dans les bordels de Bornéo. C'est vraiment bizarre et c'est aussi extrêmement jubilatoire. Plus loin, You Are A Dream Like Your Dreamer - The Dark Peace voit le collectif s'emparer d'un orgue monumental et se lancer dans un requiem dédié à l'espace, son froid infini, sa noirceur. Et c'est bien cette folie plus ou moins surjouée qui inquiète. Parce qu'en soi, ces morceaux n'ont rien d'évident et pourtant, Master Musicians Of Bukkake nous y plonge tête la première sans qu'à aucun moment ne nous vienne l'envie de protester. Far West est tout à la fois drôle et pas drôle, fou fou et maîtrisé. Il ne va nulle part en empruntant un chemin pourtant on ne peut plus cohérent. Se perd pour mieux nous retrouver. Et emporte l'adhésion par la grâce de morceaux bien écrits et à la subtilité bien réelle : à titre d'exemple, l'enchaînement White Mountain Return / γη-νομος : GNOMI montre tout de même que le collectif peut s'enorgueillir d'un sens de la composition extravagante qui n'a que peu d'équivalent dans le large spectre de la musique psyché contemporaine. D'un côté une relecture futuriste d'Ennio Morricone, de l'autre un hommage à l'école de Canterbury sans qu'à aucun moment on ait l'impression d'écouter autre chose que Master Musicians Of Bukkake. On prend plaisir à se perdre dans cette architecture baroque et  labyrinthique, sans cesse mouvante, au sein de laquelle on ne sait jamais où poser son regard. À peine a-t-on le temps de fixer un angle pour le détailler que celui-ci se dérobe pour laisser la place à quelque chose que l'on n'attendait pas : une nappe inquiète, des guitares maousses, une chorale étrange, des cloches tintinnabulantes. 

Certes, il est toujours difficile de trancher : habiles faiseurs ou vraie personnalité ? Mais c'est bien le genre de question que la musique des Master Musicians Of Bukkake balaie d'une écoute. Parce qu'il y a tellement de qualités dans Far West et plus largement dans les disques du collectif qu'on se fout un peu de savoir quels sont les moteurs à l'œuvre derrière cette façade psychédélique et bariolée. Le plus important, c'est avant tout ce que le groupe communique et ce qu'il nous pousse à ressentir. Et pour peu que vous aimiez larguer les amarres ou arpenter des chemins vaporeux sans trop savoir où ces derniers vous mèneront, il va sans dire que cet album est fait pour vous. Alors, certes, on aura toujours du mal à catégoriser cette musique qui reprend à son compte l'esprit et l'ouverture d'une époque aujourd'hui définitivement révolue tout en y adaptant une grille de lecture on ne peut plus contemporaine mais le grand melting pot auquel le groupe nous convie a le don de rendre les étiquettes obsolètes et inutiles : qu'importe ce qu'il joue, l'important c'est qu'il le fasse. Et quand en plus, il concentre ses efforts sur l'écriture de vrais morceaux et non plus sur le rendu de leur seule atmosphère, il devient alors parfaitement inutile d'ajouter que Far West est une vraie réussite. Caché sous une chouette pochette, ce psycho-kraut-folk-prog-ambient enfumé, amalgamé et singulier ne demande qu'à caresser vos chakras dans le sens du yin alors surtout, ne le rejetez pas et vous aussi, militez pour l'ouverture du troisième œil. Inspiré, selon les dires du collectif, de l'incroyable score réalisé par Paul Giovanni pour le beaucoup moins incroyable The Wicker Man, il est indéniable qu'à plusieurs reprises, dans ses intentions, Far West approche le même degré d'intensité foutraque. Il est alors évident que cette musique n'est en rien un simulacre, elle montre même une épaisseur et une profondeur désormais indiscutables.

Brillant.





leoluce

dimanche 2 juin 2013

Chris Weeks - Contemplation Moon


Date de sortie : 25 mai 2013 | Label : Nibbana

Si l'ambient souffre encore trop souvent d'un relatif déficit d'attention, largement sous-exposé sur le web comme ailleurs malgré la profusion de talents créatifs qui en décuplent l'ambition depuis une petite dizaine d'années, certains musiciens coutumiers du genre en souffrent plus que d'autres, cachant sous un certain hiératisme des trésors de grâce délétère. C'est sans aucun doute le cas de Chris Weeks qui livrait l'an passé avec A Haunting Sun l'un des disques les plus troublants que le drone ait jamais enfantés, flots de radiations spleenétiques aussi douces qu'abrasives dardés d'éclats instrumentaux et de field recordings digitalement modifiés dont les denses abstractions solaires consumaient l'âme et hantent toujours les esprits.

Un coup de maître, donc, et l'on ne voyait plus guère que Pimmon pour rivaliser avec le souffle organique un brin austère et néanmoins dévastateur de ce premier LP signé par l'Anglais sous son véritable patronyme... mais précisons tout de même que le coup d'essai ne l'était qu'à demi pour ce producteur et instrumentiste aux multiples talents que l'on avait déjà pu apprécier pour le lyrisme bucolique de son alter-ego ambient-pop Kingbastard aux rêveries tout aussi luxuriantes et finement texturées. L'occasion de mentionner Herb Recordings, petit label autogéré de l’Écossais Solipsism également responsable des envolées plus cadrées de son second alias Myheadisaballoon dont la ferveur lo-fi d'obédience indie-pop, qui le voit chanter en format 4 minutes dans un brouillard d'effets et de volutes psyché, tranche assez radicalement avec les insondables méditations sonores qui nous occupent ici.

On passera rapidement sur la satisfaction d'avoir accueilli les deux soundscapers dans les limbes de notre compil' Transmissions From The Heart Of Darkness, sur un quatrième volet taillé pour faire honneur à leurs errances désincarnées. The Ghost Of Jupiter, inédit composé par Chris Weeks tout spécialement pour le projet nous aura d'ailleurs particulièrement impressionnés, enrobant le vide cosmique de son linceul livide et ouvrant la voie pour le bien-nommé Contemplation Moon publié comme son prédécesseur par Nibbana, filiale ambient et minimale du label Tigerbeat6 que le Californien Miguel De Pedro aka Kid606 avait lancé dans la foulée de ses propres expérimentations analogiques sur le visionnaire et trop mésestimé Songs About Fucking Steve Albini.


Entre-temps et au risque de s'éloigner encore un peu de l'objet de cette chronique et de son postulat, le Gallois d'adoption nous aura gratifiés de trois EPs assez hors-normes caractérisés par leur artwork immaculé au diapason d'une musique de plus en plus épurée sans en rajouter pour autant dans la solennité, les monolithes ascensionnels de Formeg: s'ouvrant même à quelques beats et pulsations minimalistes et les marées oniriques de The Ebb & Flow au bruit du ressac, voire pour l'un d'entre eux au blues acoustique d'une guitare claire. Quant à Gwynt, Glaw, Myfyrio, sa progression contemplative aux humeurs et textures changeantes cheminait de la grisaille balayée par les vents mauvais au timide retour de l'astre du jour, à l'aune du climat versatile des collines du Pays de Galles qui l'abritent désormais. Trois œuvres relativement courtes et pourtant foncièrement divergentes dans l'agencement de leurs morceaux allant de 2 à 20 minutes, avec pour point commun de s'avérer tout à fait saisissantes, comme si Chris Weeks compensait le déficit d'immersion inhérent au format en privilégiant à la dilatation du temps une certaine emphase du mouvement.

Cette dimension épique, le musicien féru d'astronomie la vit de son propre aveu lorsqu'il scrute l'immensité du cosmos, fasciné par le fait qu'il y ait davantage d'étoiles dans l'univers que de grains de sable sur Terre. Sensations d'insignifiance et d'infini se mêlent ainsi pour alimenter l’ambiguïté de ses compositions, plus que jamais partagées entre extase et anxiété sur ce deuxième opus composé de nuit en scrutant les astres, tribut à la féérie de leur ballet scintillant comme au grand mystère de leurs faces cachées. Exit les incursions acoustiques et les artefacts mélodiques de l'album précédent et de ses vibrantes reconstructions lorgnant sur le glitch et la folktronica, Contemplation Moon s'attaque à un format qui exige autant d'attention que d'abandon, 8 morceaux drone flirtant tous avec les 10 minutes voire avec le quart d'heure et dont l'affect plus nébuleux épouse les phases du cycle lunaire pour 90 minutes d'introspection radiante aux allures de symphonie métaphysique.

Hypnotiques et immatérielles, ces odes à l'abstraction de l'infiniment grand célèbrent la résorption des frontières entre le tangible et l'intangible, le réel et l'imaginaire, la raison et la sensation. L’œil sonde mais l'esprit vagabonde, s'abandonne aux stimuli de la nuit et aux sentiments diffus qu'ils induisent. Seul cet état intermédiaire entre conscience et absence permettra de percer le tissu statique pour toucher du doigt la tragédie d'éternité qui bouillonne sous les ondes blafardes du rayonnement sélénite de Chris Weeks. Dès lors, la mélancolie n'est plus simplement celle de l'auditeur ni même celle de l'auteur mais celle de l'univers entier lorsque le premier croissant de Lune renaît à la vue des quelques milliards d'êtres à jamais hors de portée de ses miracles. Tout n'est qu'ambivalence, confortable Desolation d'un premier quartier dont la dualité nous rassure, glaçante Apparition d'une Lune gibbeuse symbolisant notre impuissance face aux forces qui président à notre existence ou spectrale Relocation de sa splendeur sur le déclin.

La pureté d'une Lune pleine nous isole un temps de ce perpétuel sentiment d'inachevé, majesté des affleurements orchestraux dont les harmonies à la fois grandioses et fragiles surgissant du voile opalin nous rappellent au caractère fugace de toute perfection, vouée à décroître et s'éteindre dans le néant en expirant ces poussières d'éther qui donneront corps au cycle suivant. Et pourtant, suspendus aux flux élégiaques des cordes synthétiques, nous voilà soudain taraudés par la crainte que le rideau vienne à tomber sur cette magie que l'on croyait acquise : c'est là toute la beauté de l’œuvre de Chris Weeks, Méliès moderne qui réinvente le monde en lui insufflant une poésie qui lui faisait défaut, sublimant la dramaturgie d'une pièce qui nous propose de passer du rang de simple figurant perdu dans une masse en constante expansion à celui d'interprète omniscient. Qui s'étonnera après ça ne plus vouloir en quitter la scène ?

Rabbit