vendredi 2 août 2013

Dans les coulisses du prochain album de Tapage - Part 2


Nouvelle incursion dans le processus d'enregistrement de 8, déjà à moitié ébauché et dont les premiers extraits que nous a fait parvenir sous le manteau le beatmaker hollandais augurent d'un fort bel équilibre entre production vaporeuse, mélodies oniriques et beatmaking feutré proche du trip-hop. Autant dire que de jolies surprises vous attendent en exclu dans nos pages, mais d'ici là ces quelques démos enregistrées en France par son groupe The Void* auquel Tijs Ham fait référence plus bas devraient égayer la lecture des amateurs de drone stellaire en clair-obscur.


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Tapage - 8 : Following the process of writing an album, part 2.

Time for the second studio update ! I've been spending most of my time composing the past week. For me, that means spending a lot of time in 'Renoise', writing melodies, harmonies, beats and whatnot. The sound of the album is becoming more and more clear to me which makes it easier get through some of the difficult artistic choices.

This album features a lot more acoustic instruments compared to my previous output. In the clip below you can hear some heavily manipulated piano sounds. I recorded the piano at my parents place, through a patch I coded in the audio programming language SuperCollider. Later on I layered several of these recordings to create an ambient breakdown, followed by some breakbeat heavy beatwork (I'm especially happy with how the clap sounds btw... sampled it from an applause recording... which occurred after one of the gigs I played with my band The Void*).


For some of you reading this, the 'Renoise' program may seem a bit odd at first. It looks and acts a lot different from some of the more popular DAW's out there. For me it's a very natural way of working since it looks a lot like the programs I used when I just started out (FastTracker 2).

Thank you and keep listening !

Tapage

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Traduction

C'est l'heure du second compte-rendu de studio ! La semaine dernière, j'ai passé le plus gros de mon temps à composer. Pour moi, cela signifie passer beaucoup de temps dans le logiciel Renoise, à écrire des mélodies, des harmonies, des beats et autres joyeusetés. Le son de l'album devient de plus en plus clair pour moi, ce qui me facilite quelques-uns des choix artistiques difficiles.

Cet album comporte beaucoup plus d'instruments acoustiques que le précédent. Dans le clip ci-dessous, vous pouvez entendre des sons de piano fortement manipulés. J'ai enregistré le piano chez mes parents, via un patch que j'ai codé dans le langage de programmation audio SuperCollider. Plus tard, j'ai empilé plusieurs couches de ces enregistrements pour créer une rupture ambient, suivie par un travail rythmique lourd en breakbeats (je suis d'ailleurs particulièrement content de la façon dont sonnent les clappements... échantillonnés à partir d'un enregistrement d'applaudissements... qui avaient eu lieu après l'un des concerts que j'ai joués avec mon groupe The Void*).

Pour certains d'entre vous qui lisez ceci, le programme Renoise peut sembler un peu étrange au premier abord. Il se présente et se comporte très différemment des stations audio-numériques les plus populaires que l'on peut trouver. Pour moi, c'est une façon très naturelle de travailler, car il ressemble beaucoup aux programmes que j'utilisais lorsque j'ai débuté (par exemple FastTracker 2).

Merci et restez à l'écoute !
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On en parlait la dernière fois, quittons-nous donc sur une photo des enregistrements de violoncelle qui viennent de débuter, avec Dianne Verdonk derrière l'instrument :


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Quelques liens

vendredi 26 juillet 2013

Author & Punisher - Women & Children



Date de sortie : 11 juin 2013 | Label : Seventh Rule Recordings

Le titre éponyme en ouverture. D'abord une stridence, un souffle aigu, bientôt rejoint par une fréquence plus basse et un beat martial et lent. Tout cela se grimpe dessus. Puis une nappe bien saturée et crade vient écraser le tout. Arrive alors la voix, délavée, synthétique, charriant un écho qui rebondit d'un côté à l'autre du morceau. C'est déjà, en l'état, assez saisissant mais quand la guitare (enfin, son substitut) explose, ça devient franchement sidérant. Non pas que l'on soit surpris par la violence de l'ensemble mais plutôt par ce que cache ce pseudonyme. Derrière Author & Punisher, on ne trouve qu’une seule personne : Tristan Shone. Accompagné d’une  armada de machines (ingénieur en mécanique, il les a bricolées lui-même) qui lui permettent de déverser à grand fracas tous ses fantômes dans l’oreille de l’auditeur. Il crie, psalmodie et éructe, torture ses claviers pour en extraire une armée d’éléphants furieux, un flot d’ondes au grain extrêmement sale et grossier. Tout seul  mais sonnant comme mille. Parfois, la voix quitte ses atours robotiques pour devenir claire et  la saturation laisse la place à un piano élégant mais néanmoins inquiet. Ça se passe sur Tame As A Lion ou Pain Myself et la violence joue avec l'apaisement comme un chat avec sa proie. Dans ces moments-là, Women & Children arbore un masque mélancolique qui tranche avec l'intensité désespérée développée partout ailleurs. Parce qu'Author & Punisher ne cherche pas uniquement la destruction consciencieuse des défenses de l'auditeur, il veut aussi l'emmener loin dans sa vision sans concession du monde qui l'entoure. En écoutant ce disque, on ressent non seulement les assauts des ondes saturées et destructrices s'écrasant contre l'épiderme mais aussi les stylets psychiques et dérangés qui pénètrent le cortex en profondeur. L'album s'apréhende ainsi globalement, dans toutes ses dimensions.

Se définissant lui-même comme «an industrial doom and drone metal, one man band», le pedigree d'Author & Punisher ne fait aucun doute. En écoutant ses albums, on foule aux pieds des territoires balisés avant lui par Godflesh, Ministry, Pitchshifter et tout autre groupe de métal industriel, voire les Swans. Toutefois, résumer la musique de Tristan Shone à ces figures tutélaires ne lui rend pas justice et si Women & Children doit se réclamer de quelqu'un ou de quelque chose, c'est avant tout de lui-même. Creusant le même sillon depuis 2005, il n'a cessé de l'affiner, de l'enrichir, de le renforcer pour aboutir aujourd'hui à cet album parfaitement équilibré, tout à la fois brut et travaillé, agressif et apaisé et complètement tourné vers l'auditeur. Incontestablement, sa musique a gagné en richesse, en subtilité et le souffle aseptisé des premiers efforts a disparu au profit d'un supplément de vie qui inonde maintenant tous les morceaux. Alors qu'Author & Punisher donnait l'impression de se planquer derrière ses machines, on a aujourd'hui l'impression qu'elles font partie de lui. Véritables instruments psychologiques, elles l'ont remodelé et avec lui, sa musique, rendant Women & Children magnétique de bout en bout. Son pouvoir de suggestion ainsi décuplé, il se situe bien plus dans le partage que dans la seule démonstration, ce qui fait une sacrée différence. Évoquant les friches industrielles désertées, un amalgame de béton et d'acier, une lande urbaine déshumanisée, les morceaux ne sont évidemment pas des plus guillerets : spartiates, asséchés, véritables petits Terminator psychorigides, ils ont tôt fait de repeindre tous les murs en gris. Des distorsions agressives et aigües d'In Remorse au requiem synthétique de Miles From Home, du massif Fearce au plus éthéré Pain Myself, le disque partage son aliénation et sa vision futuriste désespérée.

Atteignant par moment la noirceur d'un Scorn bien plus porté sur les robots que les sound systems, le même degré d'intransigeance d'un Godflesh sans les guitares mais avec des ersatz très convaincants de celles-ci, Author & Punisher joue avec la densité et la lenteur, construit des drones strictement synthétiques mais néanmoins sinistres et commet un monument de poche atrabilaire et torturé. Ses machines ne rêvent pas de moutons électriques et cachent un ghost bien plus revanchard qu'onirique. Et de la moindre parcelle de plastique et d'acier des instruments abstraits qu'il a érigés, ruissellent des gouttes de hargne et spleen.

Demain, la guerre ?

leoluce


jeudi 25 juillet 2013

Dans les coulisses du prochain album de Tapage - Part 1

 

Au travail sur le successeur de Seven sorti en 2011 chez Raumklang Music, Tijs Ham nous a proposé de documenter la création de ce nouvel opus. A la manière d'un journal de bord, le beatmaker néerlandais affilié à l'écurie de Chicago Tympanik Audio nous fera ainsi partager à intervalles réguliers les avancées de son processus créatif, de la composition à l'enregistrement.

Sobrement intitulé 8, l'album s'annonce particulièrement conceptuel, 8 titres de 8 minutes chacun sur des rythmiques de 80 BPM nous promettant des atmosphères plus downtempo qu'à l’accoutumée et une certaine rupture avec l'IDM foisonnante que l'on connaît à l'auteur de Fallen Clouds.

Des sonorités électro-acoustiques qui ne sortent pas tout à fait de nulle part pour qui aurait eu l'occasion de se familiariser avec les premières démos de Feign, son duo dream-pop avec la chanteuse Jessica Pearson. On entendra ainsi sur 8 de la mandoline, du violoncelle et même du chant féminin, mais ne prenons pas trop d'avance et laissons plutôt Tapage introduire lui-même cette série de carnets exclusifs.

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Tapage - 8 : Following the process of writing an album.

It has been a while since my last album Overgrown was released on Tympanik Audio in 2011. Lots of things happened in the meanwhile. Started a new label called Tapeface... Worked on many many projects... Still it's about time to start writing the next proper chapter of Tapage.

It is also time to reevaluate the direction I want to take. For my sixth (really?... sixth??... let me check that to be sure... damn... sixth it is...) full length album I want to explore some new musical directions. This will be the first in a series of studio reports that shows my progress in writing, recording and eventually releasing a new album. It will contain bits of audio and perhaps video and pictures to illustrate the whole process.


Today I went out in the woods for some field recordings. I found some dried leaves and pressed record while creating rhythms by crushing them in my hands. Later on I processed the recordings to form the backbone groove of one of the tracks. Here's a little excerpt... the shakers you hear are made from the leaves.


As you can hear the vibe is very downtempo. More on my sources of inspiration in future reports.

Thank you and keep listening !

Tapage

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Traduction

Un bon moment est passé depuis la sortie de mon dernier album Overgrown chez Tympanik Audio en 2011. Beaucoup de choses se sont produites dans l'intervalle. J'ai lancé un nouveau label nommé Tapeface... travaillé sur de nombreux projets... et néanmoins l'heure est venue de commencer à écrire le prochain véritable chapitre de l'aventure Tapage.

Il est également temps de réévaluer la direction que je veux prendre. Pour mon sixième (vraiment ? ... sixième déjà ??... laissez-moi vérifier ça... mince... c'est bien le sixième) véritable album, je souhaite explorer de nouvelles directions musicales. Ceci est le premier d'une série de compte-rendus de studio visant à documenter ma progression dans l'écriture, l'enregistrement et à terme la sortie d'un nouvel album. Ce carnet de bord contiendra des extraits audio et peut-être même vidéo ainsi que des photos afin d'illustrer l'ensemble de ce processus.

Aujourd'hui je suis allé dans les bois pour faire des enregistrements de terrain. J'ai trouvé des feuilles séchées et j'ai créé des rythmiques en les écrasant entre mes mains tout en m'enregistrant. Plus tard, j'ai traité ces enregistrements pour façonner le groove de l'une des pistes. En voici un petit extrait... les shakers que vous entendez sont donc fabriqués à partir des feuilles.

Comme vous pouvez le constater, l'ambiance est très downtempo. Vous en apprendrez davantage sur mes sources d'inspiration dans de futurs compte-rendus.

Merci et restez à l'écoute !

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Photo : Brendon Heinst.
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Quelques liens

mercredi 24 juillet 2013

True Widow - Circumambulation


Date de sortie : 23 juillet 2013 | Label : Relapse Records

La chaleur est écrasante, l'hygrométrie bien trop importante, de quoi se sentir à l'étroit, cerné par sa peau et jamais à sa place. Dans ces conditions, il s'agit avant tout de flinguer les degrés. Pour ce faire, la belle pochette noire de Circumambulation est la promesse d'une parcelle suffisamment ombragée. On connait True Widow, sa déclinaison toute personnelle et légèrement dépressive du shoegaze qu'il aime pimenter de grosses guitares. On peut évidemment trouver ailleurs nettement plus lourd et nettement plus original mais le groupe s'habille d'un minimalisme élégant et d'une lenteur salutaire qui, dans mon cas, font mouche. Une esthétique manifeste fondée sur le Less is more. Une basse grondante et mortuaire, une guitare plombée, une batterie très lente, deux voix qui se succèdent et le tour est joué. Pas d'effets, peu de circonvolutions, rien de compliqué, juste le trio qui avance droit devant, lentement, avec une grâce toute pachydermique. Ses morceaux calqués sur cette dynamique : froids, lourds, lents et simples. Avec un petit plus accordé aux mélodies qui accrochent suffisamment l'oreille pour y revenir souvent. Ce qui fait la singularité du groupe texan, c'est qu'il emprunte un peu à tout - pêle-mêle de sludge, doom, stoner, post-rock, shoegaze, post-punk et drone (liste non exhaustive) - sans être rien de tout ça. Pas assez lourd pour faire du doom, ni assez gras pour faire du sludge mais bien trop lourd et gras pour que l'on puisse leur affubler l'étiquette post-rock et ainsi de suite. C'est très bien comme ça. On pourrait bien sûr leur reprocher de manquer de substance, d'être trop timorés s'il n'y avait derrière tout ça un réel talent d'écriture pour accoucher de morceaux pelés et vraiment efficaces.

Dès l'entame, Creeper pose les bases de Circumambulation : une grosse basse, un riff tout à la fois sombre et flippant et quelques breaks. C'est sinistre mais pas glauque et ça fonctionne. S:H:S laboure le même sillon avec une voix toutefois bien plus éthérée et post-punk. Le morceau semble patraque, au bout du rouleau mais l'ambiance demeure assez oppressante. Elle s'aère légèrement à la faveur de Four Teeth. Sans doute est-ce dû à l'entrée en lice de Nicole Estill (la bassiste) au micro, dont le timbre est plus typiquement indie-rock. En revanche, en-dessous, ça reste sec et légèrement lourd. Bref, le disque joue sur les nuances et les contrastes tout en gardant le même climax huit morceaux durant. True Widow alterne passages gras et légers, frontaux et retenus, longs et courts sans jamais se départir de sa vitesse de gastéropode épuisé, ni de son air renfrogné. On a parfois l'impression d'entendre Swell qui copule avec Earth, un My Bloody Valentine qui aurait troqué ses ondes pour des gouttes de lourdeur, un Jucifer monomaniaque et sexy. Circumambulation est le premier disque du groupe estampillé du logo Relapse et constitue certainement la sortie la moins metal du label cette année. Pour autant, sa présence sur le mastodonte américain n'est pas vraiment surprenante : intrinsèquement, la musique de True Widow appartient effectivement à ce monde-là. En revanche, en préférant l'approche larvée plutôt que l'attaque frontale, il est vrai qu'il faut bien chercher pour trouver les crocs de l'animal. Ils sont pourtant là, bien planqués, et sortent à la faveur d'un riff énorme ici (celui de Creeper par exemple), d'un tempo martelé et spartiate là (Trollstigen quand la voix se tait) et ne laissent aucun doute quant aux intentions du trio : trouver la jugulaire.

Avec sa violence subliminale et sa noirceur en filigrane, son austérité qui lui confère une vraie froideur, son côté hypnotique (l'instrumental I:M:O) et ses morceaux à rallonge, Circumambulation tend à monopoliser la platine. Alors bien sûr, True Widow est tangentiellement metal, tangentiellement sombre et tangentiellement méchant mais on peut arguer que la subtilité se cache parfois dans la valeur approchée, que la férocité, lorsqu'elle est suggérée, peut avoir autant d'impact qu'un crochet du droit. On reprochera sûrement au groupe de n'être pas assez, il est pourtant bien suffisamment et atteint même avec cet album le parfait équilibre qui, par le truchement d'une suite d'absences, lui donne toute sa densité.

Vivement recommandé, cela va de soi.

leoluce


lundi 22 juillet 2013

John Lemke - People Do


Date de sortie : 19 juillet 2013 | Label : Denovali Records

Feuille morte sépia sur fond gris clair ? Papier de soie en très gros plan sous loupe binoculaire ? Allez savoir. En tout cas, c'est élégant. Et très approprié. À l'image d'un disque dont on a bien du mal à définir les contours, réservant bon nombres de fulgurances mélodiques cernées par une grande sécheresse. Parfois, ça guinche aussi. Un curieux mélange. Capable de frôler le triste monde de la musique d’ascenseur, ce qui heurte, tout en faisant naître une mélopée à tomber, ce qui ravit. Shatterbox, deuxième titre, en est la parfaite illustration : le saxophone ténor portant le morceau est bien trop sirupeux mais participe à l'édification d'une superbe ossature électroacoustique qui, sans lui, n'aurait pas le même éclat ni la même saveur. Dès lors, quelque chose de contradictoire se crée à la naissance des oreilles qui tient tout autant de l'adhésion que de la répulsion. People Do ne peut donc laisser indifférent. Plus loin, Dorothea I endosse les oripeaux d'une ambient minimaliste égrenant ses notes de piano avec parcimonie. Ce n'est pas nouveau, certes, mais c'est tellement bien fait que John Lemke se fend d'un Dorothea II quelques titres plus loin venant enrichir ce premier chapitre. Il en résulte un diptyque très court mais aussi très profond qui résonne tout prêt des souvenirs que Ryuichi Sakamoto et Alva Noto ont semés dans la boîte crânienne. Un diptyque qui frappe surtout par le silence qui l'habite, tranchant avec d'autres morceaux au paradigme bien différent. C'est que la diversité fait partie intégrante de People Do, bien que le ton général soit homogène. Un ton mélancolique et contemplatif mais aux nombreuses nuances. L'ouverture est ainsi plutôt primesautière et légère, End Of Endless ne laisse aucunement présager de la suite, qu'il s'agisse de Shatterbox, plus renfrogné ou de The Air Between, bien déconstruit. Et il en va ainsi de l'ensemble du disque qui, d'une piste à l'autre, expose une facette du talent de John Lemke, à l'aise partout (ambient, IDM, trip-hop, musique concrète, et cætera), avec n'importe quoi (piano, guitares, ustensiles de cuisine, saxophone ou encore processeurs).

Compositeur et producteur de Glasgow, People Do est son premier disque et fait preuve d'un aplomb assez déconcertant. Il faut dire aussi qu'il n'est pas vraiment inexpérimenté, ayant composé des scores de documentaires pour la BBC ou Channel 4 et que l'on peut donc raisonnablement penser qu'il sait comment s'y prendre pour illustrer, suggérer, accompagner les images et les émotions. La grande nouveauté c'est qu'ici il en est à l'origine et que ces dernières sont avant tout mentales, bien cachées derrière les yeux. Il en résulte un disque dense, un éventail d'ambiances présentant des différences de matité subtiles, parfois dansant, parfois enveloppant, parfois anecdotique aussi (mais c'est assez rare) et tout le temps élégant. On aime s'y perdre totalement ou pratiquer une écoute morcelée, s'arrêtant ici et reprenant là. Quoi que l'on fasse, on s'y sent bien et on se dit en permanence que tout cela est foutrement bien construit. Car avec ses airs de ne pas y toucher, People Do fait preuve d'une grande maîtrise. On n'écrit pas des morceaux de la trempe de When We Could ou de Ivory Nights par hasard. On sent bien toute la réflexion, la recherche, les accidents et les plantages à l’œuvre derrière ce premier album. Créé, enregistré, produit de 2011 à 2012, entre Glasgow, Berlin, Bristol et Helsinki, avec des field recordings en provenance de ces mêmes villes mais aussi de Brandebourg et Salvatierra de Tormes, le côté cosmopolite et maîtrisé s'explique clairement. Fureteur, curieux, balançant la même rigueur dans toutes les pistes explorées, People Do est un kaléidoscope, légèrement plombé certes, mais à tel point cohérent que toutes les oreilles devraient y trouver leur compte à un moment donné. Et puis, cette façon d'être en permanence sur le fil, de se tenir pile sur la frontière ténue entre trop et juste assez, apporte une dimension supplémentaire à une musique que l'on pourrait croire passe-partout de prime abord mais qui est, au final, parfaitement équilibrée. Un saxophone langoureux contrebalancé par une mélodie renversante, une mélodie trop évidente contrecarrée par une dentelle électronique renversante, dès que People Do s'éloigne de sa subtilité, John Lemke arrive à l'y ramener.

Denovali ne s'y est pas trompé. Toujours dans les bons coups dès qu'il s'agit d'allier errance et exigence, People Do ne pouvait s'envisager ailleurs que sur ce label-là. Quoi qu'il en soit, pour un premier album, on n'est vraiment pas loin du coup de maître, tout à côté, tout contre.

leoluce


mercredi 17 juillet 2013

Brame - La nuit, les charrues...


Date de sortie : 11 avril 2013 | Autoproduction

Un puissant système audio ne saurait embellir un son pareil. Là où beaucoup tendent à aseptiser les déjections électriques de leurs instruments, Brame n’en a tout simplement rien à faire. De vieux écouteurs trouvés dans une poubelle rongée par les années pourraient amplement suffir pour optimiser son écoute. Des instruments fabriqués à la main, faits de vieux débris trouvés ci et là, raccommodés au gros scotch, jonchés de poussière et de résidus rocailleux en tout genre. Des amplis au bord de l’implosion, des cordes qui frôlent la rupture. C’est ce qui frappe d’emblée lorsque les premières «notes» entrent en jeu. C’est également un amateurisme flagrant, fruit d’une musique qui semble pleinement improvisée mais jamais réellement domptée, qui saute aux yeux. Tel un équidé pris de folie, imprévisible, dangereux. Et pourtant. Une musique de cow-boys aux traits lourds, pour qui les décennies passées au milieu des étendues jaunâtres, arides et quasi-désertes ont fini d’user leur corps. Un lieu insalubre, sorte de baraquement presque effondré, où murs porteurs et poutres vacillent au moindre éternuement. Le sol craque, grince même, sous la force des coups de pieds, en rythme. Nous plissons les yeux, nous-mêmes, face à une telle violence infligée à nos oreilles. Et pourtant. 

Une figure qui ne tient pas à être appréciée, admirée, aigrie par ses années de labeur au service d’une récolte dorée pour le moins ridicule. Un vieux con pour qui les seuls centres d’intérêts se résument à mâchouiller la paille et lâcher des glaviaux sur les seuls êtres égarés près de sa propriété, alors que la pendule résonne, résonne, dans cet habitat insalubre (Malebête). Il s’agit là de blues-rock... à ce qu’il paraît. Et pourtant, nous avons affaire à bien plus que ça. Car Brame n’en a strictement rien à faire des étiquettes, écorchant ses instruments avec nonchalance, transcendant les styles et leurs us et coutumes avec autant de je-m’en-foutisme. Cette guitare saturée, omniprésente, interpelle par son charisme, sa monumentale force de caractère, aussi mal accordée et défraîchie soit-elle. Les cordes semblent flotter, se percuter à chaque grattement de médiator. À la manière d’une voix rauque , transformée à petit feu par un tabagisme intense, chaque vibration se fait entendre. Les voix, parlons-en. Point de textes à proprement parler ici. Des cris, étouffés mais bien palpables, habités. Habités d’un terrible effroi, d’une certaine rage, d'une folie certaine. Les mots ne se distinguent plus, seul le sentiment demeure. Un sentiment qui glace le sang. Défiances en devient assurément le summum, l’harmonica en toile de fond n’aidant pas plus à nous rassurer. C’est ce même morceau qui vient alors scinder l’album en deux, laissant place à des titres plus atmosphériques, notamment parcourus de field recordings (Démolitions).

Brame signe ici un album très singulier, mais qui excelle dans ses approximations. Un râle continu, quarante minutes durant, mis en musique au travers des différents effets adjoints. Les deux Français ne sont certes pas des musiciens hors pairs, mais captivent leur auditoire, avec la plus grande indifférence. Car dans ce brouhaha électrique cuit à point, tout semble fonctionner, sans que l’on puisse foncièrement comprendre comment c’est possible. Mais le fait est là, La nuit, les charrues... est une tuerie. Difficile d'en dire plus.

Vivement recommandé.

Inoui