Date de sortie : 8 décembre 2012 | Label : Utech Records
Ural Umbo, Pendulum
Nisum, Sum Of R, Herpes Ô DeLuxe, Utech, Hinterzimmer
et j'en passe. Toute une frange extrêmement grise et minérale de la
mappemonde musicale qui aime en explorer les plus sombres recoins pour y
débusquer la moindre parcelle de lumière. À ce petit jeu-là qui tient plus de
la gageure que de la récréation, RM74 n’est pas le plus malhabile. Il
sait nous faire flipper et se montrer pour le moins austère tout en malaxant
des plages de pure beauté. Ses instrumentaux assaillent toujours l’auditeur
d’émotions contradictoires : prendre les jambes à son cou où s’y lover
pour de bon. Béatitude inquiète. Terreur apaisée. Même pas peur mais un
peu quand même. Du dégueulasse, du glacial, du sombre et du beau, d’un morceau
à l’autre, de l’entame à l’épilogue, d’un mouvement à l’autre, dans le même
morceau. Reflex balançait sa chauve-souris à la gueule : un
marécage aux vapeurs nocives. Des instruments ordinaires amalgamés à d'autres
plus exotiques. Surtout, un mur de guitares, de claviers et de cordes déjà en
ruine dès le départ, soulevant un épais nuage de poussière noire qui
engloutissait les vestiges d'un requiem gris. Two Angles Of A Triangle
poursuit cette même voie. Le bourbier jamais loin mais l'enluminure plus près
encore. Cette fois-ci, une pochette façon homme de Vitruve mais qui substitue
une abeille au corps idéal de De Vinci. Plutôt que de s'inscrire au repos dans
un carré, celle-ci se déploie sur une forêt de triangles tout en se tenant
toujours au contact du cercle parfait. Belle illustration d'un disque anguleux
aux reflets anthracites dont le bourdonnement tient en haleine plus d'une heure
durant.
Betwixt s'installe tranquillement,
sournoisement. Une note continue, aigüe, contigüe qui gonfle et gonfle encore,
vite rejointe par des nappes abstraites qui enveloppent tout. Solennel, le
morceau l'est forcément. Inquiet aussi. Puis solaire lorsque les guitares se
pointent. Des guitares qui se déploient vers le bas et semblent suivre le même
mouvement qu'un rideau de pluie. D'une entame KTL moribonde, on se
retrouve bien vite devant les errances d'un Fennesz délavé et teinté de
multiples nuances de gris. Rien à voir avec Spineless et son piano
déformé qui, cette fois-ci, évoque Cindytalk mais en beaucoup plus sale
et amplifié. Et puis de toute façon, ici, les références ne servent à rien, car
si RM74 ressemble à quelque chose, c'est avant tout à lui-même. Reto
Mäder sait ce qu'il fait et ce depuis tellement d'albums que c'est bien lui
qu'il faut et faudrait citer. À toutes les sauces, tout le temps, dès qu'un
disque de dark ambient à guitare cingle dans la marre encombrée. Au bout du
bout de toutes ces années, on pourrait au minimum parler de maîtrise. Mais il
s'agit bien plus d'expertise. Expertise dans l'art de mêler les textures, de
draper les guitares d'un linceul de drones abstraits, de déployer le
martellement monomaniaque de quelques touches de piano dans un réseau complexe
d'émotions souvent contradictoires, de faire naître la beauté au plus profond
de l'abîme, là où tout est noir, froid et hostile. Une véritable expérience, un
album dense qui a quelque chose à faire passer et non pas un chapelet
d'ambiances bien construites mais totalement vaines. Reto Mäder aime
trop pointer les ecchymoses, interroger notre part d'ombre en faisant le pari
qu'il s'y cache des choses qui méritent de remonter à la surface pour se
contenter de ne livrer qu'un disque qui supporterait une écoute désincarnée.
Il s'agit ici de réserver son temps, d'être
totalement dans le disque pour ne pas en brouiller le message. Au risque d'en
rater tous les détails. Et ils sont nombreux à se planquer un peu partout
derrière les angles et les lignes droites que tracent les morceaux : on a déjà
évoqué les guitares liquéfiées de Betwixt que l'on retrouve d'ailleurs
disséminées un peu partout dans le disque (A Shimmer Of Bronce), mais il
y a aussi les cloches (Because Of The Slow Shutter Speed), les gouttes
de son perlées et percussives (Orkas Dream), les guitares travesties en
sitar (May 30 2012), les ondes folles à lier (We Run In Vicious
Circles, le parfaitement bien nommé), le piano tantôt lointain (Fen Fire),
tantôt en avant (Spineless), toujours triste à mourir, toujours beau,
les parasites qui vrillent les notes, les dénaturent, les font passer pour ce
qu'elles ne sont pas, la légère saturation qui rend le disque un peu crade mais
fait ressortir tout l'éclat et toute la pureté d'un instrument qui passe
soudain au premier plan. Les morceaux s'enchaînent et ne se ressemblent jamais,
impressionnants le plus souvent (Samsa, Show Me The Shadow Of The Sun
pour éviter de les citer tous), tour à tour hymnes à la solitude, à l'abstrait,
requiems sombres, comptines déglinguées, drones maousses ou vaporeux et parfois
même tout cela dans une même pièce scindée en deux, dynamitée en son milieu par
l'irruption d'un mouvement que l'on pressentait mais que l'on n'attendait pas,
ou en tout cas pas à ce moment-là. Le disque manipule, modèle, tranche dans la
chair, malaxe, sculpte l'espace autour du lui, joue avec les émotions qu'il
provoque, s'amuse à faire peur ou arbore un rire grinçant qui glace le sang.
Une épopée majeure, un autoportrait vif et
cinglant qui n'arrondit pas les angles, un reflet qui n'épargne rien mais ne
rejette pas la beauté, une peinture qui interroge l'intime et n'hésite pas à
atteindre le fond. Un disque parfaitement abrité par le fondamental Utech Records qui
continue son travail d'archivage de tout ce que notre petit monde peut compter
de sale et d'intéressant. Alors, chef-d'œuvre ? Peu importe, Two Angles Of A Triangle est en dehors de ça, au-dessus, au-dessous, à côté ou tout autour. Dans son monde. Et il nous tend la main dans un mouvement qui tient autant de l'accolade que de l'étranglement.
Grand.
Grand.
leoluce
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