vendredi 30 novembre 2012

RM74 - Two Angles Of A Triangle


Date de sortie : 8 décembre 2012 | Label : Utech Records

Ural Umbo, Pendulum Nisum, Sum Of R, Herpes Ô DeLuxe, Utech, Hinterzimmer et j'en passe. Toute une frange extrêmement grise et minérale de la mappemonde musicale qui aime en explorer les plus sombres recoins pour y débusquer la moindre parcelle de lumière. À ce petit jeu-là qui tient plus de la gageure que de la récréation, RM74 n’est pas le plus malhabile. Il sait nous faire flipper et se montrer pour le moins austère tout en malaxant des plages de pure beauté. Ses instrumentaux assaillent toujours l’auditeur d’émotions contradictoires : prendre les jambes à son cou où s’y lover pour de bon.  Béatitude inquiète. Terreur apaisée. Même pas peur mais un peu quand même. Du dégueulasse, du glacial, du sombre et du beau, d’un morceau à l’autre, de l’entame à l’épilogue, d’un mouvement à l’autre, dans le même morceau. Reflex balançait sa chauve-souris à la gueule : un marécage aux vapeurs nocives. Des instruments ordinaires amalgamés à d'autres plus exotiques. Surtout, un mur de guitares, de claviers et de cordes déjà en ruine dès le départ, soulevant un épais nuage de poussière noire qui engloutissait les vestiges d'un requiem gris. Two Angles Of A Triangle poursuit cette même voie. Le bourbier jamais loin mais l'enluminure plus près encore. Cette fois-ci, une pochette façon homme de Vitruve mais qui substitue une abeille au corps idéal de De Vinci. Plutôt que de s'inscrire au repos dans un carré, celle-ci se déploie sur une forêt de triangles tout en se tenant toujours au contact du cercle parfait. Belle illustration d'un disque anguleux aux reflets anthracites dont le bourdonnement tient en haleine plus d'une heure durant.

Betwixt s'installe tranquillement, sournoisement. Une note continue, aigüe, contigüe qui gonfle et gonfle encore, vite rejointe par des nappes abstraites qui enveloppent tout. Solennel, le morceau l'est forcément. Inquiet aussi. Puis solaire lorsque les guitares se pointent. Des guitares qui se déploient vers le bas et semblent suivre le même mouvement qu'un rideau de pluie. D'une entame KTL moribonde, on se retrouve bien vite devant les errances d'un Fennesz délavé et teinté de multiples nuances de gris. Rien à voir avec Spineless et son piano déformé qui, cette fois-ci, évoque Cindytalk mais en beaucoup plus sale et amplifié. Et puis de toute façon, ici, les références ne servent à rien, car si RM74 ressemble à quelque chose, c'est avant tout à lui-même. Reto Mäder sait ce qu'il fait et ce depuis tellement d'albums que c'est bien lui qu'il faut et faudrait citer. À toutes les sauces, tout le temps, dès qu'un disque de dark ambient à guitare cingle dans la marre encombrée. Au bout du bout de toutes ces années, on pourrait au minimum parler de maîtrise. Mais il s'agit bien plus d'expertise. Expertise dans l'art de mêler les textures, de draper les guitares d'un linceul de drones abstraits, de déployer le martellement monomaniaque de quelques touches de piano dans un réseau complexe d'émotions souvent contradictoires, de faire naître la beauté au plus profond de l'abîme, là où tout est noir, froid et hostile. Une véritable expérience, un album dense qui a quelque chose à faire passer et non pas un chapelet d'ambiances bien construites mais totalement vaines. Reto Mäder aime trop pointer les ecchymoses, interroger notre part d'ombre en faisant le pari qu'il s'y cache des choses qui méritent de remonter à la surface pour se contenter de ne livrer qu'un disque qui supporterait une écoute désincarnée.

Il s'agit ici de réserver son temps, d'être totalement dans le disque pour ne pas en brouiller le message. Au risque d'en rater tous les détails. Et ils sont nombreux à se planquer un peu partout derrière les angles et les lignes droites que tracent les morceaux : on a déjà évoqué les guitares liquéfiées de Betwixt que l'on retrouve d'ailleurs disséminées un peu partout dans le disque (A Shimmer Of Bronce), mais il y a aussi les cloches (Because Of The Slow Shutter Speed), les gouttes de son perlées et percussives (Orkas Dream), les guitares travesties en sitar (May 30 2012), les ondes folles à lier (We Run In Vicious Circles, le parfaitement bien nommé), le piano tantôt lointain (Fen Fire), tantôt en avant (Spineless), toujours triste à mourir, toujours beau, les parasites qui vrillent les notes, les dénaturent, les font passer pour ce qu'elles ne sont pas, la légère saturation qui rend le disque un peu crade mais fait ressortir tout l'éclat et toute la pureté d'un instrument qui passe soudain au premier plan. Les morceaux s'enchaînent et ne se ressemblent jamais, impressionnants le plus souvent (Samsa, Show Me The Shadow Of The Sun pour éviter de les citer tous), tour à tour hymnes à la solitude, à l'abstrait, requiems sombres, comptines déglinguées, drones maousses ou vaporeux et parfois même tout cela dans une même pièce scindée en deux, dynamitée en son milieu par l'irruption d'un mouvement que l'on pressentait mais que l'on n'attendait pas, ou en tout cas pas à ce moment-là. Le disque manipule, modèle, tranche dans la chair, malaxe, sculpte l'espace autour du lui, joue avec les émotions qu'il provoque, s'amuse à faire peur ou arbore un rire grinçant qui glace le sang.

Une épopée majeure, un autoportrait vif et cinglant qui n'arrondit pas les angles, un reflet qui n'épargne rien mais ne rejette pas la beauté, une peinture qui interroge l'intime et n'hésite pas à atteindre le fond. Un disque parfaitement abrité par le fondamental Utech Records qui continue son travail d'archivage de tout ce que notre petit monde peut compter de sale et d'intéressant. Alors, chef-d'œuvre ? Peu importe, Two Angles Of A Triangle est en dehors de ça, au-dessus, au-dessous, à côté ou tout autour. Dans son monde. Et il nous tend la main dans un mouvement qui tient autant de l'accolade que de l'étranglement.

Grand.

leoluce


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