mardi 22 octobre 2013

Dans les rayonnages de la cave : notre discothèque idéale, 3/5

Lentement, progressivement, nous approchons de la centaine de disques. Cent albums qui nous ont violentés, accompagnés ou émus à jamais, avec en commun une certaine idée de la noirceur. Les règles demeurent les mêmes : vingt nouveaux résumés, par ordre alphabétique, avec un disque par projet. Joyeuse introspection.
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- Ginormous - At Night Under Artificial Light (2008)

Rarement un disque a si bien porté son nom. L’impression d’être paumé dans un dédale urbain et fantasmatique, aveuglé de néon, et tressautant le long des brisures du beat comme sur les wagons défoncés d’un vieux luna park, voilà ce que transmet le deuxième album de Brian Konietzko. Son IDM, criblée de flashs et de crevasses à la frontière du hip-hop, transpire une joie noire, malsaine, délirante et confine proprement au génie. L’ensemble distille la même poésie qu’un petit matin sans sommeil, levé de soleil, six heures du mat’ sur une ville tiède. Un des meilleurs albums de la terre. Point. (M)


- Godflesh - Streetcleaner (1989)

Difficile de n'en garder qu'un quand Songs Of Love And Hate, Pure et même Hymns par exemple trouvaient parfaitement leur place ici. Mais bon, il faut choisir, ce sera donc le premier. Guitare plombée, basse maousse et boîte à rythme martiale se confrontent le temps de morceaux tour à tour véloces et lents, parfois éparpillés, tout le temps perturbants. Monolithique, outré, jusqu'au-boutiste, on tient-là une pierre angulaire qui changera irrémédiablement le visage des musiques amplifiées et extrêmes. Inégalé, si ce n'est de temps en temps par lui-même, Godflesh (et par extension, Justin K. Broadrick) apposait alors sa marque massive sur les décennies à venir. Chef-d’œuvre. (L)


- Greymachine - Disconnected (2009)

Quatuor adepte d'un bruitisme cauchemardesque et dégénéré, Greymachine est surtout une hydre à deux têtes, créature enfantée par l'unique rapprochement entre deux figures essentielles des musiques extrêmes : d'un côté l'omniprésent Justin Broadrick, épaulé par ses fidèles compères Diarmuid Dalton (Godflesh, Council Estate Electronics, Jesu) et Dave Cochrane (God, Ice), de l'autre Aaron Turner (Isis, Old Man Gloom, Mamiffer) qui eut mérité bien plus d'une mention dans ce bilan pour son inestimable apport au versant le plus ambitieux et plombé du metal de ces 20 dernières années à la tête du défunt Hydra Head. Résultat : un magma doom/noise obsédant et sans concession, évoquant la psyché ravagée d'une personnalité psychotique et déconnectée de toute émotion. (R)


- Gridlock - Formless (2003)

Album fondateur d’une IDM à tendance industrielle qu’ont pu illustrer des labels comme Hymen, Tympanik ou Hands Productions, Formless représente aussi le meilleur de Gridlock, soit Mike Cadoo et Mike Wells, avant qu’ils ne se séparent en 2005. 10 ans et pas une ride, ce disque continue de sonner comme un recueil de rythmiques au scalpel, de lourdeur titanesque, de métal affuté et de souffle venu des limbes. (M)


 - The Gun Club - The Las Vegas Story (1984)

Ultime album de la trilogie inaugurale, The Las Vegas Story est encore un chef-d’œuvre et sera le dernier. Plus sombre que Fire Of Love, plus sale que Miami, c'est le manifeste urbain d'un groupe bien plus attiré par les marécages jusqu'ici. Jeffrey Lee Pierce confronte le blues qui le ronge aux murs de béton et aux néons dégueulasses de cette ville en carton-pâte et il en résulte un album urgent, post-punk et désespéré. Pour ma part, et bien qu'il n'y ait absolument aucun titre en dessous des autres, c'est peut-être la reprise de Pharoah Sanders qui me touche le plus : à la limite de la justesse, Pierce pose ses tripes sur la table et expose son âme le temps d'un Master Plan impudique, bancal, gênant et parfait. Œuvre majeure, The Las Vegas Story irradie encore quelques trente années plus tard et garde un pouvoir de fascination intact. (L)


- Tim Hecker - Harmony In Ultraviolet (2006)

Classique parmi les classiques lorsqu'on en vient au drone moderne et ses cartographies de l'âme, Harmony In Ultraviolet est un modèle de narration abstraite, aboutissement dans l'art de Tim Hecker de laisser de l'espace au rêve sous les tsunamis de bruit blanc. Dans l'éther crépitant du Canadien, les mélodies affleurent pour boire la tasse l'instant d'après sous les turbulences texturées et autres infra-basses vibrionnantes, passerelle entre la pureté du divin et les remous de nos existences délabrées. (R)


- Hecq - Night Falls (2008)

Si l'on apprécie comme il se doit l’œuvre de Ben Lukas Boysen pour son approche atypique de l'IDM et plus récemment du dubstep à coups de beats concassés et d'orages stellaires, les récentes BO livrées sous son nom nous ont rappelé à ce que l'Allemand fait finalement de plus magnétique, ces élégies crépusculaires doublées de textures sismiques qui doivent autant au sound design et au drone qu'à la musique de cinéma ou au classique contemporain, atteignant sur ce Night Falls aux chœurs surnaturels des sommets de grâce désespérée. (R)


- Tobias Hellkvist & Dead Letters Spell Out Dead Words - White/Grey/Black (2008)

Deux compositeurs suédois pour un unique morceau de 25 minutes. Tobias Hellkvist et Thomas Ekelund aka Dead Letters Spell Out Dead Words sont réunis par la sous-division numérique du label It’s A Trap, spécialisé dans la musique scandinave. White/Grey/Black correspond à un tiers de drones en montée, un tiers en redescente, et le tiers du milieu en constitue le cœur palpitant. A une escalade irrespirable environnée de sirènes lugubres et majestueuses succède une explosion brumeuse, faite d’éraflures post-rock. White/Grey/Black ou comment se désamarrer du monde en moins d’une demi-heure. A écouter dans le noir. (M)


- Hol Baumann - Human (2008)

Downtempo, psybient, électronica opiacée, le Lyonnais n’a pas volé sa place au sein du label Ultimae. Jouant sur la répétition d’arabesques rythmiques et sur des influences de musiques traditionnelles indiennes, Human concrétise l’hypnose, manipulant les attentes et les contrecoups avec brio. La deuxième moitié du disque en particulier, joue sur l’urgence et l’ardeur et allume l’addiction. (M)




- Hood - Rustic Houses Forlorn Valleys (1998)

Dans la catégorie des albums qui chamboulent sur le (très) long terme, je voudrais du Hood. A partir de là, les avis peuvent diverger, et tendre souvent vers la pépite électronica-post-pop que représente Cold House. A ce dernier nous préfèrerons Rustic Houses Folorn Valleys, sorti trois ans avant et qui signa pour le groupe de Leeds leur ton désenchanté et leur beauté funeste. Post-rock délicat et ravagé, plus maussade qu’une prairie sous l’orage, cet album brut et bref conjugue des émotions cataclysmiques et donne des envies de crier fort, de sauter à pieds joints et de faire la révolution. (M)


- Imaginary Forces - Filth Columnist (2010)

Avant de s'engager dans la ruelle tout aussi glauque d'une techno minimale vrillée d'interférences bruitistes, l'Anglais Anthoney J. Hart filait un bon coup de pompe cloutée dans les cadavres encore chauds de la drum'n'bass, du breakcore et de la rhythmic noise avec ce premier album sorti chez Ohm Resistance. Totalement free et névrosé, profondément malaisant sous ses rythmiques schizophréniques et dévastées qu'il délaisse parfois au profit d'un drone clinique, Filth Columnist est surtout un monument de froideur reptilienne et de tension larvée, labyrinthe viscéral et déliquescent dont personne n'est jamais ressorti sans y laisser quelques lambeaux de chair sclérosée. (R)


- Demian Johnston & Mink Stolen - Trailed & Kept (2011)

Mausolée drone doom aux lamentations funéraires saisissantes émanant des ruines millénaires d'une civilisation vouée à disparaître après l'avènement de la Bête, cette collaboration incarne comme aucun autre disque le souffle mystique, abrasif et noirci au charbon cher à l'écurie Debacle Records. Il faut dire que Demian Johnston est loin d'être le premier venu, stakhanoviste de l'artisanat drone et noise qui fit les belles heures de la scène hardcore de Seattle via divers groupes du cru et révéla plus d'un doomeux avec son label Dead Accents. (R)


- Khanate - Things Viral (2003)

Lent, distordu, franchement dégueulasse et malsain, torturé et cérébral, rien, absolument rien n'est glamour dans ce disque. Au contraire, tout y est froid, âpre, raclé jusqu'à l'os. Et puis tout ce silence. Assourdissant. "Is there hope ?" osent-ils demander quand ces quatre morceaux apportent la plus cinglante des réponses : l'espoir n'est qu'une invention, un truc abstrait qui n'existe que dans les contes. Là, il s'agit de vivre, de trimballer son mal-être partout où nos jambes veulent bien nous porter. Un sacré sens de l'humour, Alan Dubin et ses sbires. Un manifeste, rien de moins. (L)


- The Kilimanjaro Darkjazz Ensemble - The Kilimanjaro Darkjazz Ensemble (2006)

Même si leur entière discographie est passionnante, le premier album de la bande de Jason Köhnen, le seul qui soit absolument instrumental, se détache et s’affirme comme leur  chef-d’œuvre. Brouet de violoncelle beau à faire mal, de lancinantes ponctions de noise, et d’accalmies feutrées brutes de tendresse, leur darkjazz travaille la lourdeur et la fragilité jusqu’à un équilibre suprême. Un autre meilleur album du monde. (M)


- Klaus Kinski - Scape Destructive Putrescent (2011)

Malsain, grinçant et jubilatoire, Scape Destructive Putrescent est l’œuvre d’un jeune Russe inconnu et doué comme un diable. L’album traverse une demi-douzaine de genres différents sans jamais perdre de sa glaciale cohérence, réaffirmant la capacité de son auteur à faire émerger une kyrielle d’univers du plus flippant au plus suranné. Pièces insidieusement mélodiques et recouvertes d’une patine baroque, les neufs titres louchent sur du dark ambient, du noise, de l’IDM ou du trip-hop industriel. Un mal nécessaire, pour beaucoup de bien. (M)
 

- Kreng - L'Autopsie Phénoménale De Dieu (2009)

Surtout loué pour l'imaginarium baroque à coller des frissons de son récent Grimoire, le Belge Pepijn Caudron, déjà pensionnaire de Miasmah, faisait pourtant preuve du même degré d'inspiration et d'une ambition narrative encore plus affirmée avec cette Autopsie Phénoménale De Dieu, plongée à la fois insidieuse et théâtralisée dans les méandres d'un dark ambient élevé au darkjazz et à l'expressionnisme, au sound design des films de David Lynch et à la dramaturgie des BO de Bernard Herrmann, au piano de Satie et au classique contemporain lugubre et tourmenté des Ligeti, Penderecki ou Arvo Pärt. Phénoménal, forcément. (R)


- Labradford - Labradford (1996)

Avant de s'élever dans la stratosphère sous l'impulsion d'un post-rock épuré dont les nappes feutrées, guitares en suspension et autres blips impressionnistes n'allaient pas manquer d'inspirer tout un pan de l'ambient moderne (y compris leur propres projets respectifs Aix Em Klemm et Pan•American), Robert Donne et Mark Nelson flirtaient avec un versant nettement plus ténébreux de la musique instrumentale sur ce chef-d’œuvre aux beats cardiaques percé d'orchestrations poignantes, à la croisée d'un dark ambient rampant et d'un blues aride et lancinant dont Barn Owl s'est largement repu depuis. A redécouvrir d'urgence. (R)


- Massacre - Killing Time (1981)

Massacre, soit la réunion de Fred Frith, Bill Laswell et Fred Maher (16 ans seulement à l'époque), portait bien son nom. Il faut dire qu'en confrontant la guitare sauvage et inventive de l'un avec les ondes caoutchouteuses et non moins inventives de l'autre sous l'égide d'une batterie féline et incisive, on ne pouvait aboutir qu'à ça. Non pas que la musique de Massacre soit massive et ultra-violente, loin de là. Elle est simplement extrême dans sa façon de prendre systématiquement le contre-pied de ce à quoi on s'attend et à la seconde où l'on pense avoir compris où le trio veut en venir, il est déjà ailleurs : équations rythmiques féroces et insensées, lignes de basse ahurissantes, guitare épileptique et folle à lier. Massacre explose le jazz, atomise le rock et recolle les fragments épars en suivant un dessein qu'il est bien le seul à connaître. Et tout cela sans la moindre once de brutalité. Un monument. (L)


- Methuselah - A Great Leap In The Dark (2010)

Si l'on doit à Methuselah la bien-nommée apothéose de notre compilation Transmissions from the Heart of Darkness, avant-goût de leur prochain album Atman, le duo de Colombus, Ohio n'a pas attendu ces 18 minutes de progression climatique pour briller dans l'abysse d'un drone opaque et imposant, en atteste ce premier album collaboratif qui voit Adam Wetterhan (aka Sun Thief) et Luke Ethan Knight (We Were Ravens, Apollo) transcender dans tous les sens du terme ces chapes de plomb ésotériques puisant la source de leurs crescendos bourdonnants dans la musique industrielle. A télécharger librement. (R)


- The Moon Lay Hidden Beneath A Cloud - Rest On Your Arms Reversed (1999)

Ce groupe était un mystère et le reste encore aujourd'hui : duo autrichien réunissant les mots et le goût pour le médiéval d'Alzbeth et les sonorités martiales d'Albin Julius, la musique de The Moon Lay Hidden Beneath A Cloud était froide et austère. Quelque chose comme un Dead Can Dance industriel, nihiliste, monomaniaque et encore plus sombre car chez eux, c'est sûr, la mort ne pouvait pas danser. Personnellement, je n'ai découvert le groupe qu'à sa dissolution et avec cet album. Un album posthume réunissant quelques raretés mais qui permet toutefois de bien cerner sa musique : entre ambient martiale et folk rituelle où le noir et l'odeur de souffre prédominent. Surtout un don pour sonner organique alors que tout y était synthétique. Combinaison imparable qui fait naître quelques frissons malaisés sur l'épiderme dès qu'elle croise l'empan auditif. Depuis, Albin Julius a sorti de temps en temps quelques disques sous le patronyme de Der Blutharsch, et Alzbeth, irrémédiablement à la ramasse, semble passer le plus clair de son temps à militer contre les immigrés. Triste fin (pour elle) venant hélas ternir l'éclat de leurs perles extrêmement noires d’antan sur lesquelles pourtant, le temps ne semble avoir aucune prise. (L)
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En espérant vous avoir rappelé certains trésors oubliés ou vous en avoir révélé d’autres, nous vous promettons la pénultième liste pour bientôt.

Manolito, leoluce & Rabbit
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Précédemment dans les rayonnages de la cave - notre discothèque idéale : Part 1/5 | Part 2/5

2 commentaires:

  1. Merci pour toutes ces découvertes qui vont occuper mes oreilles les prochains mois !

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