lundi 21 octobre 2013

Denovali : 2013 signes, pas un de plus, espace compris.

2013 signes par chronique. Espace compris comme celui que renferment les quatre disques suivants. Un espace qui se déploie dès que résonnent leurs premières notes, un espace qui remplit encore la pièce alors même qu'elles se sont tues. Quatre disques contribuant à rendre cette année 2013 tangentiellement exceptionnelle en termes d'ambient bien noire, de drone costaud, de méandres sombres, de clair-obscur et de jazz mutant. Quatre disques enfin sortis sur le même label, un label déjà bien représenté en chroniques dans ces pages (ici, , et encore ). Une idée fixe ? Peut-être bien. Pourtant, force est de constater que Denovali nous aura, cette année encore, donné largement l'envie de multiplier les signes comme d'autres, paraît-il, multiplièrent les pains.Tout cela méritait bien une contrainte d'écriture.

Dale Cooper Quartet & The Dictaphones - Quatorze Pièces De Menace


Extrêmement dense sans être lourd, Quatorze Pièces De Menace est un enchantement. Il ne saurait se résumer au noir et blanc ornant sa pochette et offre une musique bien plus nuancée que cette opposition supposée. Car après tout, sans l’un, impossible de distinguer l’autre. Alors oui, noir, indéniablement le disque l’est. L’ambiance générale n’est pas des plus accueillantes et pousse à l’introspection plutôt qu’au rapprochement des corps. En revanche, le blanc et la clarté sont aussi largement convoqués : au détour de cuivres tour à tour apaisés et langoureux, d’une nappe bien moins inquiète qu’il n’y paraît ou de l’apparition par intermittence de la voix aux interventions toujours déterminantes. Désincarnée, tranquille, elle ajoute une épaisseur supplémentaire au soubassement déjà riche des morceaux. Car là est la grande affaire de ce nouvel album : son incroyable densité. Pour peu que l’on dépasse l’ossature principale, on se retrouve face à un labyrinthe infini dont on ne touchera jamais l’extrémité. Toujours passionnant, toujours élégant, depuis Parole De Navarre, le Quartet n’a que très peu changé et si les précédents dessinaient les contours de leur musique, tentant de la circonscrire alors qu’elle n’est après tout qu’errance et lignes de fuite, celui-ci lui offre de la substance et de la chair. Utilisant les armes du jazz pour sculpter son ambient, l’esprit de l’ambient pour déstructurer son jazz, l’amalgame ainsi échafaudé tient miraculeusement debout. Pour seul mortier, les drones inquiets. Les cuivres pour l’équilibre, les percussions pour l’assise et les nappes fantomatiques pour recouvrir le tout. Les voix pour la mystique. Onze pièces : quatorze menaces. Sans doute fâché avec les maths, le Quartet mais après tout, les morceaux débordent tellement, enfouissent leurs racines si profondément que le disque n’est que la partie émergée du grand œuvre : la moelle et la substance sont bien ailleurs et ne se voient pas, en-dessous, au-dessus et vous enveloppent sournoisement.

Floex - Gone EP

 
 
Sortie en catimini cet été, cette première contribution du Tchèque Floex à l'aventure Denovali est une affaire de passerelles. Surtout connu pour la bande originale du jeu vidéo Machinarium en 2009 dont les bricolages naviguaient déjà entre ambient d'outre-rêve, électronica percussive aux beats faits de bric et de broc et modern classical aux effluves jazzy, Tomáš Dvořák semble ainsi résumer et remodeler le temps d'un EP tout ce qui le fascine - et nous aussi par la même occasion - sur le label allemand. Des passerelles donc, à commencer par celle qui relie l'instrumentarium classique au sound design chez ce clarinettiste de formation féru d'installations multimédia. Ainsi, dès Saturnin Fire And The Restless Ocean, les idiophones sont loopés jusqu'à l'abstraction et les accords du piano glissent sur les nappes soyeuses d'une ambient nocturne dont les reflux d'éternité doivent autant à Field Rotation qu'au Bersarin Quartett. Plus loin, c'est sur une relecture de ce même titre par une autre figure de l'écurie de Hambourg, le Hidden Orchestra, que la clarinette émerge enfin sur un lit de drums syncopés, brouillant une fois de plus les pistes entre électronique et organique, tandis que Time To Go emprunte le chemin d'un néo-classique finement texturé à la manière d'autres artistes du label tels que Piano Interrupted cité plus bas. Enfin, dernière passerelle et non des moindres, celle qui permet d'offrir l'exposition d'une structure montante à des compatriotes animés d'un talent certain, qu'il s'agisse de Never Sol dont les vocalises sur papier glacé le temps d'un morceau-titre au downtempo foisonnant n'auraient pas dépareillé sur les plus belles méditations rythmiques des premiers opus de Röyksopp, ou de Dikolson dont le remix de Veronika's Dream transforme l'électro-jazz cinématographique de l'original, extrait de Zorya, en purgatoire impressionniste hanté par des chœurs de succubes qu'on jurerait tout droit sortis - passerelle encore - d'un disque du Kilimanjaro Darkjazz Ensemble.



Piano Interrupted - The Unified Field


Piano Interrupted, réunion du compositeur et pianiste anglais Tom Hodge et du producteur français Franz Kirmann, donne à entendre une musique qui n’est ni contemporaine, ni jazz, ni électronique, ni acoustique mais qui est bien tout cela à la fois sans être le moins du monde rien de tout ça. Piano Interrupted pratique du Piano Interrupted, vise l’insaisissable, le flou et souvent, vise juste. Une première écoute distraite ne convoque que des adjectifs légèrement péjoratifs - mou et invertébré, ce genre – quand toutes les autres frisent le dithyrambe : c’est souvent beau, toujours intrigant et très maîtrisé. De ses instruments majestueux pourtant drapés d’une multitude de micro-accidents jusqu’au synthétique qui revêt des atours organiques, on ne sait jamais trop ce que l’on écoute ni où le duo veut en venir alors qu’il devient vite indéniable que lui sait où il va. On n’écrit pas des morceaux de la trempe d’Emoticon par hasard. Déboussolé, on se rend bien vite compte que le disque accapare et que l’on aime y revenir souvent pour s’y perdre complètement. Deuxième album de la formation, The Unified Field confirme leur Two By Four inaugural et semble explorer les bienfaits du silence et de l’espace bien plus qu’auparavant. Il faut dire que l’on pourrait taxer celui-ci de véritable premier album quand le précédent compilait nombre d’EP, c’est sans doute en tout cas celui où le duo consolide son esthétique et se définit lui-même. Une gestation, une exploration pour aboutir à une assise véritable. Oui, indubitablement, les champs sont aujourd’hui unifiés au sein de cette entité bicéphale. En injectant force accidents dans un tapis organique dense et élégant, Piano Interrupted illustre parfaitement son patronyme. Difficile de savoir ce que l’on aime le plus : la majesté de l’ensemble, les glitchs sournois ? Quoi qu’il en soit, l’un n’étant absolument rien sans l’autre, la singularité du duo vient de là. En balançant des ronds-points et des bifurcations dans une forêt de lignes droites.

Thisquietarmy - Hex Mountains


Pour celles et ceux qui se demandent ce que signifie ce mot que l’on vous refourgue à longueur de chroniques depuis les débuts de ce blog, l'on tient là une définition imparable : le drone, c’est Thisquietarmy. Pour celles et ceux qui se demandent quel plaisir l’on peut tirer de l’écoute d’un amas de bourdonnements indéterminés, l'on tient là une réponse on ne peut plus cinglante : on aime le drone parce qu’on aime Thisquietarmy. Pour celles et ceux qui se demandent quel album privilégier parmi la jungle foisonnante que déversent inlassablement les doigts et le cerveau d’Eric Quach depuis 2005, l’on tient là LA porte d’entrée : Hex Mountains. Attention, non pas qu’il soit supérieur aux autres mais sans doute synthétise-t-il à lui tout seul tout ce que l’on a aimé, ce que l’on aime et ce que l’on aimera encore dans ce projet solitaire : l’évidence mélodique, l’immersion, le bourdonnement presque mystique, la majesté et l’abandon. Dès les neuf minutes de From Darkness, on sait qu’il sera inutile de lutter et qu’encore une fois on tombera dans les méandres sonores d’Eric Quach. À peine le dernier souffle de Spirits Of Oblivion résonne-t-il que l’on se précipite immédiatement pour remettre Hex Mountains au début, poussant le volume à fond pour faire vibrer les fenêtres, le quartier, la ville entière et l’univers avec nous dedans. Une épopée intérieure, un trek himalayen, une élégie au temps présent et à l’espace qui nous entoure, une odyssée aux déferlantes bourdonnantes particulièrement prenantes qui exsude de l’anxiété, de l’apaisement, des nappes solaires, un tapis rythmique écorché où l’on aime se prendre les pieds. Rien de nouveau là-dedans mais on s’en fout, Thisquietarmy est loin d’avoir tout dit et on est donc loin d’en avoir fait le tour et en s’entourant d’un groupe (dont quelques Monarch, cela s’entend), il délimite parfaitement le petit carré de terre qu’il laboure depuis longtemps et semble faire corps avec lui : plus heavy, plus mystique, plus beau encore. Magnifique !

Chroniques 1, 3 et 4 par leoluce, chronique 2 par Rabbit.

2 commentaires:

  1. Tout à fait d'accord quant aux 4 chroniques, Denovali prouve qu'il est une fois de plus une des pointures du genre. Et encore, la collab entre Saffronkeira et Mario Massa n'est même pas sortie! Encore bravo pour l'ensemble de vos écrits (ici ou sur IRM), même si je passe souvent par là, je ne commente que pour la première fois. Bonne continuation à vous.

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