lundi 13 février 2012

Mats Gustafsson / Paal Nilssen-Love / Mesele Asmamaw - Baro 101


Date de sortie : 13 février 2012 | Label : Terp Records

Un mur jaune, un couvre-lit chamarré orné d'un motif brodé vert, rouge et esseulé, seul élément graphique d'une pochette qui frappe d'abord par sa sobriété et son côté photographie prise sur le vif. Et à bien y regarder, rien ne pouvait mieux illustrer ce que réserve l'écoute de Baro 101, titre énigmatique s'il en est dont on trouvera l'explication au verso : "Recorded February 27th 2010 in room 101 of the Baro Hotel, Addis Abeba, Ethiopia, during the "Free the Jazz" saxophone project of The Ex. Recorded by Andy Moor and Arnold de Boer ". Voilà qui devrait suffire à situer l'album : l’Éthiopie, un hôtel, un numéro de chambre, Andy Moor (aka Andy Ex) et Arnold de Boer qui enregistrent ce qu'on y entend ce jour-là. Soit deux membres de The Ex, passionnant laboratoire sonore néerlandais se situant à la croisée du post-punk et de l’avant-rock, responsable d’une discographie pléthorique certes inégale mais marquée par le besoin forcené de collaborer avec tout ce qui pourra faire bouger ses frontières musicales qui ont, de toute façon, toujours été floues. 

Quant à Free the Jazz, il s’agit du nom d'une série de concerts donnés autour d'Addis Abeba en février 2011 par le groupe accompagné pour l'occasion de Mats Gustafsson, Paal Nilssen-Love, Getatchew Mekuria, Melaku Belay et d'une flopée d'autres musiciens éthiopiens. D'ailleurs, on trouve également au verso le logo de Terp, le label monté par The Ex pour promouvoir la musique des artistes rencontrés au cours de son très riche parcours. Un label à qui l'on doit d'ailleurs deux chefs-d'œuvre absolus, Moa Anbessa qui voyait les Néerlandais collaborer avec le saxophoniste éthiopien Getatchew Mekuria le temps d'un disque mêlant post-punk et afrobeat (pour faire vite), ni complètement l'un ni complètement l'autre mais bien les deux à la fois et Takkabel ! du très regretté Mohammed "Jimmy" Mohammed, barde mélancolique lui aussi éthiopien dont les suppliques touchaient en plein cœur. Voilà pour le contexte. Autant dire qu’avec Baro 101, on avance en terrain connu, enfin, c’est plutôt le contraire, on sait bien qu’on avance en terrain inconnu même s'il est familier et avant même d'avoir posé l'album sur la platine, on s'attend à entendre une musique pour le moins métissée tout autant qu'exigeante. 

Baro 101 donc, réunion de Mats Gustafsson, Paal Nilson-Love et Mesele Asmamaw. D'un côté, les deux tiers de The Thing, trio furieux pourvoyeur d'un free-jazz tellurique et fureteur qui, lui aussi, aime les collaborations et de l'autre, un joueur de krar déjà croisé aux côtés de Mohammed "Jimmy" Mohammed. Un saxophone baryton, une batterie et une sorte de lyre, le krar, ici amplifié, qui épouse merveilleusement bien les multiples chemins de traverse empruntés par les cuivre et les peaux le long des deux titres que compte l'album, frisant les vingt minutes chacun. Au menu, surtout de l'improvisation, majoritairement labyrinthique et variée, et la dynamique d'un trio qui semble s'être parfaitement bien trouvé. C’est que l’album a beau avoir été enregistré en un jour, les trois larrons ont tout de même pris le temps d’en laisser à leurs instruments pour apprendre à se connaître une semaine durant. Oui, il s’agit d’improvisation, les contours des deux morceaux sont flous et ils auraient pu d’ailleurs n’en former qu’un mais sans doute fallait-il s’arrêter pour que chacun reprenne son souffle. 

Une improvisation jamais absconse même si elle n'est pas toujours facile, extrêmement riche au vu des multiples facettes que dévoile son écoute et qui file à la vitesse de la lumière, preuve que l'on ne s'y ennuie jamais. La musique du trio aime la répétition et paradoxalement, il est bien difficile de compter le nombre incroyable de mouvements, motifs, moments sans rapport les uns avec les autres que contient chacune des deux pièces. La première commence par les crissements du krar vite rejoint par le souffle contrit du saxophone puis les gifles des cymbales, rien ne va ensemble et subitement, dans un souffle, tout commence : le saxophone emplit l’espace, le krar habite les basses et la batterie suit l’ensemble. Puis tout se tait, chacun retourne dans son coin pour mieux se rencontrer l’instant d’après, le krar pousse quelques wah-wah furibards, se marie parfaitement aux motifs cuivrés et contondants de Mats Gustafsson et ainsi de suite. Le tout parfaitement mis en valeur par une production crue qui n’épargne aucune écharde sonique aux tympans.

De l’improvisation où Mats Gutafsson, comme à son habitude, s’en donne à cœur joie, fait souffrir sa gorge et son instrument, aussi à l’aise dans le déferlement que dans la retenue. Même chose du côté de Mesele Asmamaw qui exploite parfaitement bien toutes les possibilités de son instrument et il fallait bien la finesse d’un Paal Nilssen-Love pour maintenir le tout dans la cohérence et, malgré tout, dans la fluidité. Car disons-le tout de suite, vous ne retiendrez rien de ce disque, pas le moindre motif, pas la moindre mélodie en revanche, il s’avère bien difficile de l’arrêter avant son terme. Tout comme il s’avère extrêmement difficile à décrire. C’est écorché, crissant, malaisé, vibrant et surtout complètement vivant. D’aucuns se demanderont certainement où se situe l’intérêt de s’envoyer ce genre de musique, voire même d’enregistrer un tel disque mais c’est sans doute dans les soubassements telluriques de chacun des deux morceaux que se situe la réponse : il n’est nul question d’Afrique ou d’Europe ici, mais bien des deux à la fois, la collision des deux continents donnant naissance à un relief cabossé mais de toute beauté. 

Il suffit, pour s'en convaincre, d'écouter l’ouverture de Baro 101 B, quelques minutes magiques et introspectives où saxophone, batterie et krar s’écoutent respectueusement et conversent ensemble avant de repartir à l’assaut de citadelles invisibles. Et quelle surprise d’entendre une voix, un chant au milieu de tout cela qui disparaît aussi subitement qu'elle était apparue, dans un souffle. Dans ces moments-là, le groupe invente un langage qui lui est propre, mélange ses racines et ses parcours et donne à entendre une musique stupéfiante qui pousse à traquer les moindres méandres de l'océan de lave ainsi créé. Quelque chose se passe, c’est certain, quelque chose vers lequel on revient souvent. Brutal et fin à la fois, disloqué et fluide, Europe et Afrique, souffle contre corde contre peaux et cymbales. Enfin, la vie. Dans le mélange. 

Passionnant !

 leoluce

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